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Posts Tagged ‘SIDA’

La version initiale de mon billet sur Osez… les conseils d’un gay a déclenché, lors de sa publication, une discussion assez animée sur le forum sur lequel je l’avais postée . La cause en était l’auteur du guide, Erik Rémès, dont l’un des romans avait fait l’objet d’une polémique vigoureuse quelques années plus tôt. Bien que ce qu’Erik Rémès avait pu écrire par ailleurs n’avait pas d’incidence sur la pertinence des conseils qu’il donne dans le guide, j’ai eu envie de lire l’ouvrage à l’origine de cette polémique, Serial fucker – journal d’un barebacker, pour me faire ma propre opinion, et j’en ai donc fait l’acquisition. Je l’ai enfin sorti de ma PAL il y a deux semaines.

Ce roman, plus ou moins présenté sous forme de journal, est une autobiographie romancée. Si quelques passages m’ont semblé relever du roman, et si certains extraits de colloques ou d’échanges sur des forums, dont il donne les références, sont visiblement des témoignages authentiques, il est assez difficile de faire le tri entre autobiographie et fiction pour tout le reste. Le narrateur, BerlinTintin, y raconte essentiellement sa vie sexuelle, dont une bonne partie se déroule dans les backrooms, lieux de rencontres éphémères entre gays. Beaucoup y pratiquent le bareback (qu’on pourrait traduire par chevauchée à cru), terme qui désigne les rapports sans préservatifs.  Si les protagonistes sont, pour beaucoup, séropositifs, il arrive que des séronégatifs soient contaminés, volontairement ou à leur insu. De façon plus générale, Erik Rémès exprime dans ce livre un certain ras-le-bol des préservatifs.

 Le roman a été violemment attaqué par l’association Act Up, ce qui peut se comprendre dans la mesure où Erik Rémès est loin d’être tendre avec eux. Néanmoins, si l’on passe pudiquement sur le fait que les drogues sont d’usage courant dans Serial fucker, ce qui a choqué un certain nombre de lecteurs, c’est qu’ils y ont vu une incitation à la contamination volontaire. Les interviews que l’auteur a pu donner à la télévision suite à la parution du livre n’ont pas contribué à apaiser la polémique, du fait de leur ambiguïté. Il me semble cependant qu’il explique clairement dans le roman dans quelle optique il l’a conçu :

« Je ne fais aucun prosélytisme du Bareback. Je pense plutôt faire de la prévention à ma manière. Mais si vous voulez du trash, je suis spécialiste. Je suis un garçon violent, provocateur et scandaleux. Toute cette hypocrisie ambiante me conforte dans l’idée de briser les tabous et d’être encore plus radical. »

« Même si c’est ma vie, ces textes demeurent des oeuvres de fiction. Inspirés de la réalité certes, mais de la fiction tout de même. Ils n’incitent pas à baiser sans capote. Ils te questionnent plutôt sur tes propres certitudes. Il ne faut pas prendre les lecteurs pour des débiles. »

Et, à propos de son premier roman, Je bande donc je suis : « Mon bouquin fait peur, dérange, choque. C’est exactement ce que je voulais. Provoquer des réactions parfois violentes. De l’amour comme du rejet, stupéfier. Des sensations physiques, fortes, qui retournent le ventre. »

Je pourrais encore citer d’autres passages. Ce qu’il en ressort, c’est qu’Erik Rémès est clairement dans la provocation (il dit également dans le roman que, en gros, le Osez et d’autres guides correspondent à son côté lumineux et ses romans à son côté obscur). Mais, en parallèle, il veut informer. Libre à chacun ensuite de prendre ou non ses responsabilités. Et là je ne le suis pas complètement.

Ce roman me paraît utile et légitime dans la mesure où il informe. Par exemple, Erik Rémès y explique comment on peut volontairement contaminer quelqu’un tout en faisant semblant de faire usage d’un préservatif, et ce très facilement. Ca me paraît intéressant de savoir ce genre de choses. En revanche, ce qui m’a gênée, c’est que, pour les partenaires éphémères séronégatifs du narrateur, se protéger ne se résume pas seulement à prendre ses responsabilités mais demande une bonne dose de volonté, le narrateur n’étant ni très enclin à utiliser des préservatifs ni toujours très honnête.

Au-delà de la polémique, qu’en est-il d’un point de vue littéraire? Sur la forme, j’ai été dérangée par les nombreuses coquilles. J’ai même relevé une grosse faute de grammaire. Ayant lu plusieurs livres d’affilée qui comportaient des fautes, je devais être encore plus sensible au problème que d’habitude, aussi ça m’a un peu hérissée. On ne peut pas franchement dire que le roman soit bien écrit, néanmoins le style est percutant et efficace.

 Sur le fond, j’avais peur en démarrant le livre que celui-ci ne soit que l’énumération d’une longue liste de rencontres et d’orgies, ce qui me semblait fade et plutôt creux.

« On fait la tournée des bars et bordels, à la recherche de nouveaux partenaires. Combien de mecs au tableau de chasse? Un, deux, trois, quatre, dix ou plus encore? Ca ne s’arrête pas, ne s’arrête jamais, car le désir une fois comblé renaît et bande. un cockring pour bander. Certains prennent du Viagra car les serial fuckers ont aussi leurs dopants libidinaux. L’alcool, drogue en vente libre, machine à sous-sous du Sneg, ça désinhibe. Et le reste, la coke, les ecstas et patata que, malgré les propositions répressives policières et Snegeuses, on trouve toujours aussi facilement. Alors forcément, les sex runners sont plus performants. Il faut bander pour être, jouir pour exister. Chaque mec, chaque coup, comme un point à notre palmarès, la preuve formelle de notre existence. Existence purement sexuelle. Et, comme dit la chanson, au petit matin, on se retrouve, à nouveau, tout seul comme un con. »

Heureusement, d’une part il y a quelques personnages dont on suit le destin, rarement heureux, et le narrateur lui-même finit par prendre ses distances avec cette vie, à mesure qu’il se reprend en main. Ce qui fait que le roman ne tourne pas en rond mais avance. Je l’ai donc lu beaucoup plus facilement que je ne le craignais au départ.

En revanche, ce qui m’a gênée, c’est, d’une part, la façon dont il réagit aux critiques : il les cite mais, au lieu de réfuter les arguments qu’on lui oppose, il se contente d’attaques personnelles contre ses détracteurs, et, d’autre part, le côté très égocentrique du roman. Je suis assez d’accord avec des propos qu’il rapporte qui lui ont été tenus par une journaliste :

« Toi tes bouquins, c’est Moi et mon Sida, Moi et ma sexualité, Moi et la prostitution. Le prochain, c’est quoi? Moi et ma psychanalyse? »

En conclusion, je ne suis pas particulièrement désireuse de me lancer dans la bibliographie complète d’Erik Rémès, néanmoins le roman m’a beaucoup plus intéressée que ce à quoi je m’attendais au départ. D’une part je l’ai pris comme un documentaire sur un milieu qui m’est inconnu. Et, d’autre part, au-delà de l’aspect provocateur, Erik Rémès explique beaucoup de choses et donne des informations qui sont loin d’être inintéressantes. Je serais donc plutôt tentée d’en recommander la lecture.

Je terminerai par deux dernières citations :

« Aujourd’hui, ça ne représente plus grand-chose d’être séropo. Ca ne fait plus trop peur. Les mecs ne réalisent pas. Le gros pathos du Sida, les morts et tout le tralala, ça fait longtemps que ça n’existe plus. Les gens ne perçoivent pas qu’on peut encore mourir de ça. Qu’on crève encore comme des chiennes et qu’on peut partir en dix jours. Ils ne réalisent plus du tout! Il n’y a plus cette litanie des morts, ce drame permanent. Les gens s’en foutent. »

« – Tu sais BerlinTintin, les hétéros n’ont plus peur du Sida. C’est terrible. Ca me fait hurler de rire. C’est tellement facile de les contaminer. Il suffit d’être belle, de séduire et hop, l’affaire est dans le sac. Pour les hétéros, le Sida est ailleurs, forcément ailleurs. Pour eux, ça n’existe pas. Le Sida, c’est pour les pédés et les toxicos, l’autre, loin de soi, très loin. »

Serial fucker – Journal d’un barebacker
Erik Rémès
Editions Blanche

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