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romans-libertins-du-xviiie-siecle-jean-marie-chevrier-collectif-dorat-duclos-fougeret-de-montbron-chevrier-9782221070727Claude-Joseph Dorat (1734-1780), après un bref passage chez les mousquetaires, a embrassé la carrière d’homme de lettres. Son aisance financière lui a permis de s’y maintenir, même si toutes ses oeuvres n’ont pas connu le succès et si les critiques ont pu se montrer sévères à son égard. Il s’est essayé à tous les genres : théâtre, poésie et romans épistolaires, alors en vogue, avec Les sacrifices de l’amour, en 1771, et Les malheurs de l’inconstance en 1772, qui connurent tous deux de nombreuses éditions.

Je qualifierais volontiers Les malheurs de l’inconstance de roman moral. Il touche au libertinage essentiellement en raison de certains de ses personnages. L’auteur a pris soin, dans sa préface, d’exposer ses intentions :

En écrivant les lettres de Madame de Sénanges [Les sacrifices de l’amour] j’ai voulu prouver que l’amour et le devoir ne sont pas toujours incompatibles. Le but de celles-ci est tout à fait opposé et peut-être n’est-il pas moins intéressant. Les faiblesses d’un coeur honnête attirent des malheurs, choquent des préjugés mais ne détruisent point la vertu. J’espère que cette vérité qu’on peut attaquer, qu’on peut encore mieux défendre, paraîtra sensible après la lecture de cet ouvrage. La femme qui cède est souvent plus courageuse que celle qui résiste, elle s’immole, se condamne aux craintes, aux alarmes, cache des pleurs, dévore des soupçons, risque tout et ne jouit que du bonheur de son amant.

Le début du roman m’a évoqué Les liaisons dangereuses (parues une dizaine d’années après l’oeuvre de Dorat). La forme épistolaire y est sans doute pour beaucoup, mais pas seulement. Un duc, éconduit par la marquise de Syrcé, qu’il a poursuivie trois mois de ses assiduités, vexé de cet échec, fomente une machination pour avoir sa revanche. Il choisit le comte de Mirbelle, comme instrument de sa vengeance. Le duc a remarqué que le comte ne laissait pas la marquise indifférente et lui assigne pour mission de séduire la marquise, la quitter et publier partout leur relation, afin de perdre la réputation de la jeune femme. Le duc espère, de plus, profiter de ce que le comte sera occupé pour séduire l’amante de celui-ci, lady Sidley. Cette dernière, orpheline et veuve, ne vit que pour le comte, dans une retraite proche de Paris où elle ne veut voir personne que lui.

Si tout se passe au début conformément aux plans du duc, les choses prennent rapidement une tournure imprévue : le comte tombe amoureux de la marquise, qui l’aime aussi, et il se retrouve déchiré entre ses deux amantes, également pleines de qualités et de vertu. Le roman prend alors une tournure beaucoup plus sentimentale et tragique que j’ai modérément goûtée. J’ai d’ailleurs appris, en lisant la préface, qu’il peut s’inscrire dans un genre sentimentaliste, issu de l’influence des oeuvres de Rousseau, qui a succédé au libertinage. Il semble qu’on trouve chez Dorat des échos de La nouvelle Héloïse mais, n’ayant pas lu Rousseau, je ne m’aventurerais pas à développer le sujet!

J’avoue, en revanche, que j’aurais préféré avoir affaire à un roman plus léger ou alors, au contraire, plus cynique. Lady Sidley, si parfaite et si vertueuse, m’a semblé bien ennuyeuse. Je lui ai préféré de loin le personnage de la marquise, dont le persiflage, dans ses premières lettres, m’avait amusée et séduite. Néanmoins, l’ironie et l’esprit disparaissent rapidement, pour laisser la place aux plaintes de la femme inquiète. Quant au duc, d’une part, lui aussi disparaît progressivement au fil du roman, et, d’autre part, il n’a pas la profondeur d’une marquise de Merteuil. Dorat le décrit ainsi :

J’ai peint dans le duc cette espèce d’hommes qui ont érigé le vice en système, la frivolité en principe, qui méprisent les femmes, sont à la fois leurs délices et leur fléau, amusent leur tête, ne croient point à leur coeur, les prennent avec projet, les quittent par air et masquent leur corruption profonde d’une sorte de gaieté factice qui fait des dupes parce que la société est pleine de sots qu’on subjugue et de folles qu’on éblouit. Le marquis, dans Les Sacrifices de l’amour, n’a aucun plan, c’est un étourdi sans moeurs ; le duc raisonne, combine, agit en conséquence, il est consommé dans l’art où l’autre s’essaie. L’un est un fat inconséquent, l’autre un scélérat méthodique, les modèles ne m’ont pas manqué.

Certes le duc raisonne et combine, mais pour des raisons bien vaines. Seules l’apparence, la réputation, la société semblent compter à ses yeux. Il m’a donc semblé bien creux et pas très intéressant.

Je dois sembler bien sévère vis à vis de ce roman, qui est par ailleurs d’une écriture agréable, mais les premiers échanges m’en faisaient attendre autre chose et plus. Des joutes verbales comme celles qu’on peut trouver chez Crébillon fils, par exemple. J’aurais dû prêter plus d’attention à la préface… et je devrais sans doute relire Les liaisons dangereuses!

Cette lecture faite en commun – avec un peu de retard de mon côté – avec Mina, dont je vous invite à lire le billet passionnant, s’inscrit dans son challenge Badinage et libertinage, qu’elle a heureusement prolongé jusqu’au 31 décembre 2013.

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