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Posts Tagged ‘littérature française’

RomansAprès Thérèse philosophe, Margot la ravaudeuse et Fanny Hill, voici encore un récit à la première personne. Je le trouve cependant différent, dans la mesure où l’héroïne a connu une existence beaucoup moins troublée et ne s’est jamais départie des principes qu’elle a adoptés dès son initiation à la sensualité.

Félicia, en effet, après une enfance passée dans un orphelinat, a été adoptée par un couple aisé et a, à partir de ce moment-là, mené une vie heureuse et facile. Bien que ses parents adoptifs, Sylvino et Sylvina, soient très amoureux, Sylvino est volage.

Le parfait amour est une chimère. Il n’y a de réel que l’amitié, qui est de tous les temps, et le désir, qui est du moment. L’amour est l’un et l’autre réunis dans un coeur pour le même objet, mais ils ne veulent jamais être liés.  Le désir est ordinairement inconstant et s’éteint quand il ne change pas d’objet. […] Défends-toi des sentiments violents ; ils rendent à coup sûr malheureux. Vis mollement dans un cercle de plaisirs tranquilles, que feront naître un luxe modéré, les arts, et des goûts réciproques que tu auras la liberté de satisfaire. […] Fais de bons choix, ne t’engage jamais au point d’avoir plus de peines qque de plaisirs. Préviens le dégoût ; et, puisqu’en galanterie, pour n’être pas malheureuse ou ennuyée, il faut se laisser tromper ou tromper les autres, ménage-toi des illusions flatteuses ; n’approfondis jamais rien de propre à te causer des mortifications et sauve adroitement les apparences, aux yeux de ceux dont l’éclat de tes changements pourrait occasionner le malheur.

Tels sont les conseils qu’il laisse à Félicia, avant de partir pour un long voyage à l’étranger. Très vite, aussi bien Félicia que Sylvina mettent en pratique la philosophie de Sylvino.

Félicia plaît aux hommes : elle se décrit à plusieurs reprises comme pourvue de toutes les grâces physiques et morales (et même de la modestie!) et de talents artistiques, notamment en chant. Je me serais crue dans un récit pornographique d’aujourd’hui, à ceci près que Nercia s’amuse visiblement. Bref, elle n’a que l’embarras du choix pour occuper ses nuits solitaires. Mais elle m’a semblé agir de façon plus raisonnée que Margot ou Fanny Hill : le désir, chez elle, semble moins instinctif que conditionné par la personnalité et le mérite de celui qu en est l’objet.

Le mode de vie adopté par Félicia est très moderne. Bien que Sylvina et elle prennent garde à ne fréquenter que la meilleure compagnie et à bien se différencier des demi-mondaines, elles se qualifient de femmes de plaisir et Félicia trouve normal qu’elles ne soient pas reçues partout, du fait de leurs moeurs. Elles passeraient en revanche sans doute inaperçues aujourd’hui et on prêterait sans doute plus attention à la bonté et à l’intégrité de Félicia qu’à la légèreté de ses moeurs.

Le choix de vie de Félicia reflète les idées d’André-Robert Andréa de Nerciat. Raymond Trousson écrit de lui :

Chez lui, l’érotisme procède d’une philosophie de vie, selon laquelle la satisfaction sexuelle est l’un des éléments essentiels du bonheur et de l’épanouissement de l’individu. Son univers ne connaît aucun prolongement métaphysique et ses personnages songent moins que jamais à l’au-delà ou aux récompenses futures.

Cependant, Félicia, publié anonymement en 1775, est le premier roman de Nerciat et, de loin, le plus chaste parmi ceux-ci, bien qu’il ait été constamment interdit pendant tout le XIXe siècle. En effet, Nerciat, né en 1739, qui a mené principalement une carrière militaire jusqu’à la Révolution, écrit, dans les années 1790, durant lesquelles il passe de l’armée d’émigrés du prince de Condé à la fonction d’espion au service des révolutionnaires, des romans pornographiques dans lesquelles il décrit les pratiques les plus extrêmes sans aucun tabou.

A côté, Félicia fait figure de bluette, bien que certains de ses personnages pratiquent l’inceste à leur insu, et ne semblent pas le moins du monde émus lorsqu’ils le découvrent, ce qui m’a un peu dérangée. J’ai même eu le sentiment que Nercia n’allait pas au bout de son système, car Félicia éprouve à plusieurs reprises des sentiments amoureux, bien que passagers, et connaît ou suscite à d’autres la jalousie. En dépit de la satisfaction qu’elle ressent à propos de sa philosophie de vie, cela me semble démontrer qu’elle ne parvient pas à appliquer parfaitement celle-ci.

J’ai apprécié l’écriture du roman, vive et enlevée, avec des traits humoristiques. Néanmoins, j’ai eu un peu de mal à progresser dedans et je ne l’ai lu que très lentement, à petites touches. Encore une fois, j’ai eu un sentiment de déjà vu à la lecture des premières parties : description des plaisirs de la bonne société, ridicule des dévôts et gens de province, tours joués à ceux-ci qui ne m’ont pas du tout amusée.

Je reconnais toutefois que Nercia a fourni de gros efforts pour apporter de la variété dans son récit afin de ne pas lasser le lecteur : introduction de nouveaux personnages dont les aventures viennent s’enchâsser dans l’histoire principale, introduction d’un personnage triste que rien ne peut dérider dans un roman plutôt joyeux, récits d’aventures et rebondissements. A partir du moment où de nouveaux personnages au passé romanesque et mystérieux font leur apparition dans le roman, j’ai mieux réussi à m’intéresser au récit et j’ai bien accéléré le rythme sur la fin. Pourtant, j’avais vu venir le dénouement assez rapidement et avais l’impression de me trouver dans Les fourberies de Scapin, du fait de la quantité de coincidences tout aussi improbable que dans la pièce de Molière. Je reste donc malheureusement sur une impression assez tiède.

J’ai eu le plaisir, cette fois encore, de faire cette relecture en compagnie de Mina, qui a eu la patience et la gentillesse de m’attendre!

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romans-libertins-du-xviiie-siecle-jean-marie-chevrier-collectif-dorat-duclos-fougeret-de-montbron-chevrier-9782221070727Il était une fois un roi et une reine qui venaient d’avoir un enfant. Les fées des royaumes avoisinants vinrent se pencher sur son berceau et firent chacune un don au petit prince. Mais la méchante fée Mutine, qui estimait à tort avoir été offensée, s’approcha à son tour et dit :

Tu aimeras […] et ce qui fait le bonheur des autres fera tes plus cruels tourments ; les chagrins les plus cuisants te dévoreront, tu verras l’objet de ton amour passer entre les bras d’un autre, tu seras forcé d’y consentir ; les doutes les plus affreux te déchireront, et j’espère qu’une certitude plus cruelle encore achèvera ma vengeance.

Heureusement, la fée Lumineuse, qui aimait beaucoup le roi, n’avait pas encore parlé. Elle dit qu’elle ne pouvait annuler ce à quoi Mutine avait condamné l’enfant, mais qu’elle espérait pouvoir en atténuer les effets en venant chercher le prince, Angola, lorsqu’il aurait 15 ans, pour l’emmener dans son royaume, où il devrait trouver suffisamment de beautés de genres différents pour éviter de s’attacher trop profondément.

Les années passèrent. Angola, doté de toutes les qualités, gagna en beauté et en sagesse à mesure qu’il grandissait et, lorsqu’il atteint l’âge de 15 ans, Lumineuse, fidèle à sa promesse, vint le chercher. La cour de Lumineuse était la plus brillante des royaumes de cette partie du globe. Elle lançait les modes et décidait du bon ton, et les jeunes gens de la cour pouvaient passer leur temps à toutes sortes de plaisir. Angola tomba aussitôt sous le charme de sa bienfaitrice, et se lia en parallèle d’amitié avec Almaïr, qui se chargea de son éducation sentimentale en lui ménageant des bonnes fortunes parmi les dames de la cour. Angola échappa ainsi à la malédiction de Mutine, jusqu’à ce qu’arrive à la cour de Lumineuse, pour y parfaire son éducation, la princesse Luzéide, qui était convoitée par un mauvais génie.

Sous cette apparence de conte de fées, le chevalier de la Morlière dresse un tableau ironique de la bonne société de son temps. Il évoque ainsi les plaisirs en vogue : bals, spectacles, jeux, promenades à la mode, parties de campagne… et les liaisons qui se font et se défont, le désir tenant lieu de l’amour. C’est, pour mon point de vue personnel, le point faible du roman : du fait que j’ai un peu accumulé les romans libertins ces derniers mois, j’ai éprouvé une certaine lassitude à voir décrit une énième fois ce genre de vie qui, à la base, m’apparaît creux.

Cependant, c’est également son point fort, car la Morlière s’éloigne des poncifs du genre : ainsi, Almaïr, qui entraîne Angola sur la voie du libertinage, n’est pas un cynique dénué de tout sentiments et se révèle un ami fidèle, même lorsqu’Angola préfère suivre la voie de l’amour plutôt que celle des désirs éphémères. Par ailleurs, si la Morlière décrit des scènes largement rebattues, c’est pour s’en moquer. Il a beaucoup d’humour et son ton persifleur est un régal. Ce qui fait que son roman est tout de même très agréable à lire, tant dans les passages descriptifs dans lesquels il s’attaque aux écrivains de son temps, par exemple, que dans les dialogues qui sont vifs et enlevés. Il prend également un malin plaisir à utiliser les expressions en vogue, indiquées en italique dans l’oeuvre, si bien que la langue aussi est savoureuse.

Ce récit, paru en 1746, est pourtant seulement le second essai d’un jeune homme qui menait une vie très dissipée et à qui l’idée était venue sur le tard de s’essayer aux lettres. Ce fut son seul succès et, après quelques tentatives malheureuses, il abandonna la carrière des lettres pour se chercher d’autres moyens, plus ou moins malhonnêtes, de subsistance.

Angola est loin d’être à l’image de son auteur. C’est un roman qui fait triompher la morale, mais de façon divertissante, sans prêcher ni faire de retournement final qui tombe comme un cheveu sur la soupe. Il est satyrique mais n’est pas que méchant : pour poursuivre avec l’exemple pris plus haut, tous les auteurs ne sont pas dénigrés, la Morlière encense Voltaire et rend hommage à Crébillon fils, qui l’a influencé. Et il y a également un petit détail que j’ai apprécié. Les femmes de la cour de Lumineuse ont beau accumuler les liaisons, elles ne sont pas peintes comme vaines, nymphomanes ou pleines de défauts. Elles sont au contraire toujours décrites de façon positive. Seule l’hypocrisie consistant à sauver les apparences en feignant de ne se rendre qu’à contrecoeur à des protestations d’un amour éternel est moquée. En celà j’ai trouvé le roman assez féministe.

Cette lecture, somme toute bien plaisante, s’inscrit encore dans le challenge Badinage et libertinage et a été faite en commun avec Mina, qui l’a appréciée sans réserves.

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romans-libertins-du-xviiie-siecle-jean-marie-chevrier-collectif-dorat-duclos-fougeret-de-montbron-chevrier-9782221070727Claude-Joseph Dorat (1734-1780), après un bref passage chez les mousquetaires, a embrassé la carrière d’homme de lettres. Son aisance financière lui a permis de s’y maintenir, même si toutes ses oeuvres n’ont pas connu le succès et si les critiques ont pu se montrer sévères à son égard. Il s’est essayé à tous les genres : théâtre, poésie et romans épistolaires, alors en vogue, avec Les sacrifices de l’amour, en 1771, et Les malheurs de l’inconstance en 1772, qui connurent tous deux de nombreuses éditions.

Je qualifierais volontiers Les malheurs de l’inconstance de roman moral. Il touche au libertinage essentiellement en raison de certains de ses personnages. L’auteur a pris soin, dans sa préface, d’exposer ses intentions :

En écrivant les lettres de Madame de Sénanges [Les sacrifices de l’amour] j’ai voulu prouver que l’amour et le devoir ne sont pas toujours incompatibles. Le but de celles-ci est tout à fait opposé et peut-être n’est-il pas moins intéressant. Les faiblesses d’un coeur honnête attirent des malheurs, choquent des préjugés mais ne détruisent point la vertu. J’espère que cette vérité qu’on peut attaquer, qu’on peut encore mieux défendre, paraîtra sensible après la lecture de cet ouvrage. La femme qui cède est souvent plus courageuse que celle qui résiste, elle s’immole, se condamne aux craintes, aux alarmes, cache des pleurs, dévore des soupçons, risque tout et ne jouit que du bonheur de son amant.

Le début du roman m’a évoqué Les liaisons dangereuses (parues une dizaine d’années après l’oeuvre de Dorat). La forme épistolaire y est sans doute pour beaucoup, mais pas seulement. Un duc, éconduit par la marquise de Syrcé, qu’il a poursuivie trois mois de ses assiduités, vexé de cet échec, fomente une machination pour avoir sa revanche. Il choisit le comte de Mirbelle, comme instrument de sa vengeance. Le duc a remarqué que le comte ne laissait pas la marquise indifférente et lui assigne pour mission de séduire la marquise, la quitter et publier partout leur relation, afin de perdre la réputation de la jeune femme. Le duc espère, de plus, profiter de ce que le comte sera occupé pour séduire l’amante de celui-ci, lady Sidley. Cette dernière, orpheline et veuve, ne vit que pour le comte, dans une retraite proche de Paris où elle ne veut voir personne que lui.

Si tout se passe au début conformément aux plans du duc, les choses prennent rapidement une tournure imprévue : le comte tombe amoureux de la marquise, qui l’aime aussi, et il se retrouve déchiré entre ses deux amantes, également pleines de qualités et de vertu. Le roman prend alors une tournure beaucoup plus sentimentale et tragique que j’ai modérément goûtée. J’ai d’ailleurs appris, en lisant la préface, qu’il peut s’inscrire dans un genre sentimentaliste, issu de l’influence des oeuvres de Rousseau, qui a succédé au libertinage. Il semble qu’on trouve chez Dorat des échos de La nouvelle Héloïse mais, n’ayant pas lu Rousseau, je ne m’aventurerais pas à développer le sujet!

J’avoue, en revanche, que j’aurais préféré avoir affaire à un roman plus léger ou alors, au contraire, plus cynique. Lady Sidley, si parfaite et si vertueuse, m’a semblé bien ennuyeuse. Je lui ai préféré de loin le personnage de la marquise, dont le persiflage, dans ses premières lettres, m’avait amusée et séduite. Néanmoins, l’ironie et l’esprit disparaissent rapidement, pour laisser la place aux plaintes de la femme inquiète. Quant au duc, d’une part, lui aussi disparaît progressivement au fil du roman, et, d’autre part, il n’a pas la profondeur d’une marquise de Merteuil. Dorat le décrit ainsi :

J’ai peint dans le duc cette espèce d’hommes qui ont érigé le vice en système, la frivolité en principe, qui méprisent les femmes, sont à la fois leurs délices et leur fléau, amusent leur tête, ne croient point à leur coeur, les prennent avec projet, les quittent par air et masquent leur corruption profonde d’une sorte de gaieté factice qui fait des dupes parce que la société est pleine de sots qu’on subjugue et de folles qu’on éblouit. Le marquis, dans Les Sacrifices de l’amour, n’a aucun plan, c’est un étourdi sans moeurs ; le duc raisonne, combine, agit en conséquence, il est consommé dans l’art où l’autre s’essaie. L’un est un fat inconséquent, l’autre un scélérat méthodique, les modèles ne m’ont pas manqué.

Certes le duc raisonne et combine, mais pour des raisons bien vaines. Seules l’apparence, la réputation, la société semblent compter à ses yeux. Il m’a donc semblé bien creux et pas très intéressant.

Je dois sembler bien sévère vis à vis de ce roman, qui est par ailleurs d’une écriture agréable, mais les premiers échanges m’en faisaient attendre autre chose et plus. Des joutes verbales comme celles qu’on peut trouver chez Crébillon fils, par exemple. J’aurais dû prêter plus d’attention à la préface… et je devrais sans doute relire Les liaisons dangereuses!

Cette lecture faite en commun – avec un peu de retard de mon côté – avec Mina, dont je vous invite à lire le billet passionnant, s’inscrit dans son challenge Badinage et libertinage, qu’elle a heureusement prolongé jusqu’au 31 décembre 2013.

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romans-libertins-du-xviiie-siecle-jean-marie-chevrier-collectif-dorat-duclos-fougeret-de-montbron-chevrier-9782221070727Thérèse philosophe fut publié pour la première fois en Belgique en 1748. La police s’en saisit aussitôt et emprisonna le propriétaire du manuscrit publié, Arles de Montigny. Le roman n’en connut pas moins une vingtaine d’éditions au XVIIIe siècle et de nombreuses autres depuis, en dépit des interdictions dont il a pu faire l’objet. Bien qu’étant en possession du manuscrit, Arles de Montigny affirmait ignorer qui en était l’auteur. Il est possible qu’il circulait des copies de ce manuscrit, et que l’une d’elle soit simplement parvenue entre ses mains. Son auteur est donc resté inconnu et l’est encore à ce jour. Plusieurs noms ont été avancés, dont celui de Diderot. Il est le plus couramment attribué à Boyer d’Argens, mais nous ne disposons pas d’éléments suffisamment probant pour l’affirmer avec certitude.

Comme dans mes deux précédentes lectures d’auteurs de cette époque, il s’agit d’un récit à la première personne, dont la narratrice est une jeune femme qui retrace son parcours initiatique, de sa découverte de la sexualité jusqu’au moment où elle parvient à atteindre le bonheur et l’équilibre, loin du monde. Cependant, alors que Fanny Hill et Margot la ravaudeuse sont actrices des nombreuses aventures sexuelles qu’elles narrent, Thérèse est simplement, comme le lecteur, spectatrice des faits et propos qu’elle rapporte.

Le récit se découpe, de façon chronologique, en trois parties bien distinctes, auxquelles s’ajoute l’heureuse conclusion :

-> Thérèse, jeune fille tiraillée entre son amour de Dieu et son tempérament sensuel, doit quitter le couvent car ses efforts pour s’abstenir de se masturber et ses remords quand elle cède à la tentation de le faire ont gravement mis sa santé en péril. Elle prend pour directeur de conscience le père Dirrag, et se lie avec une de ses jeunes pénitentes, Eradice. Alors que ces deux personnages ne reparaîtront plus dans la suite du roman, ils ont été mis en avant dans le titre de l’oeuvre, dont l’intitulé complet est Thérèse philosophe ou Mémoires pour servir à l’histoire du père Dirrag et de mademoiselle Eradice, car ils font référence de manière transparente à un scandale bien connu des lecteurs contemporains de l’écriture du roman.

En effet, en 1731 a éclaté un procès opposant une demoiselle Cadière, jeune fille extrêmement dévote, qui accusait son ancien directeur de conscience, le père Girard, de l’avoir ensorcelée et séduite. L’affaire fit grand bruit. Le père Girard étant jésuite et le nouveau confesseur de Marie-Catherine Cadière étant janséniste, le fait divers évolua très vite en querelle religieuse.

L’auteur de Thérèse philosophe fait de son héroïne un témoin des faits et, présentant Eradice comme une jeune fille vaine, désirant pouvoir arborer des stigmates pour se glorifier de sa grande piété, et d’une incroyable naïveté, et le père Dirrag comme un vil séducteur hypocrie, a rédigé une scène à la fois érotique et amusante.

 -> Après cet épisode auquel elle a assisté, Thérèse échappe à l’influence du père Dirrag pour tomber sous celle de Madame C***, une amie de sa mère, et du directeur de conscience de celle-ci, l’abbé T***. On change ici totalement de registre puisque l’auteur s’y livre à un cours de philosophie, entrecoupé de quelques passages sensuels. Pour aider à faire passer la pilule, peut-être?

La théorie exposée ici est déterministe : nous ne sommes pas libres de nos actes. La faculté de raisonner que nous avons nous permet de nous en rendre compte, mais pas de faire des choix :

Toutes les actions de notre vie sont dirigées par ces deux principes : se procurer plus ou moins de plaisir, éviter plus ou moins de peine.

La religion réprime ce qui est naturel en nous, comme l’appétit sexuel. Dieu étant omnipotent et omniscient, il est absurde de penser que ce que nous dicte la nature, qui est une de ses créations, est contraire à ses désirs, comme il est absurde de l’imaginer en lutte avec le diable pour gouverner l’esprit des hommes. Il existe un Dieu, infiniment bon, mais ce n’est pas celui des religions humaines, qui ont toutes été inventées par les hommes.

Il est donc licite de suivre ses instincts et de céder à ses passions, dans la mesure où l’on ne nuit pas à la société et où l’on respecte ses règles. Quelqu’un qui, par ses agissements, trouble le bien public, doit être puni, non parce qu’il est responsable de ce qu’il a fait puisque, nous l’avons vu, nous ne sommes pas libres de nos actes, mais pour servir d’exemple et décourager d’autres personnes d’aller à l’encontre des lois de la société.

Dans mon édition, Raymond Trousson, dans l’introduction du texte, fait un parallèle entre celui-ci et les écrits de Sade. On y retrouve en effet une alternance de passages érotiques et de préceptes philosophiques comme dans l’Histoire de Juliette, par exemple. Cependant, l’auteur de Thérèse philosophe va beaucoup moins loin puisque si, en bon libertin, il attaque les religions et défend la liberté sexuelle, il borne la liberté individuelle au respect des règles de la société.

De ce fait, vu du XXIe siècle, il me semble assez conservateur : il ne s’interroge pas sur le bien-fondé des lois et ne porte pas de jugement sur le fonctionnement de la société. Il ne remet pas plus en question l’inégalité entre les sexes et entre les classes sociales qui y règnent. Ainsi, on peut y lire ce passage qui m’a choquée :

dès que je sentais l’aiguillon de la chair me tracasser, j’avais une petite fille ad hoc comme on a un pot de chambre pour pisser, à qui je faisais une ou deux fois la grosse besogne, […] Alors l’esprit tranquille, les idées nettes, je me remettais au travail. […] je prétends que tout honnête homme qui connaît les devoirs de la société devrait en faire usage, afin de s’assurer de n’être point excité trop vivement à s’écarter de ces devoirs en débauchant la femme ou la fille de ses amis, ou de ses voisins.

En parallèle, il ajoute un peu plus loin :

Eh bien, madame, continua T***, que les femmes et les filles fassent comme Thérèse et vous [c’est à dire usent de leurs doigts pour se donner du plaisir]. Si ce jeu ne leur plaît pas assez […], qu’elles se servent de ces ingénieux instruments nommés godemichés : c’est une imitation assez naturelle de la réalité. Joignez à cela que l’on peut s’aider de l’imagination. Au bout du compte, je le répète, les hommes et les femmes ne doivent se procurer que les plaisirs qui ne peuvent pas troubler l’intérieur de la société établie. Les femmes ne doivent donc jouir que de ceux qui leur conviennent, eu égard aux devoirs que cet établissement leur impose. Vous aurez beau vous récrier à l’injustice, ce que vous regardez comme injustice particulière assure le bien général, que personne ne doit tenter d’enfreindre.

En même temps, ce discours est-il vraiment totalement dépassé aujourd’hui?

Par ailleurs, l’abbé T*** (et l’auteur à travers lui?) ne vise pas à faire connaître largement ses idées. Celles-ci doivent être réservées à une petite élite capable de penser et de réfléchir, que ce mérite autorise à se placer en quelque sorte au-dessus des lois. La masse n’est pas digne d’être éclairée et affranchie des superstitions. La religion reste l’opium du peuple.

-> Thérèse devient, dans un troisième temps, la protégée d’une ancienne prostituée, Madame Bois-Laurier, qui, pour son édification, lui fait le récit de sa vie. On change encore une fois de ton puisque cette partie est un recueil d’anecdotes et de bizarreries que les clients aux goûts particuliers peuvent demander aux prostituées. Une large place y est accordée à l’humour. C’est néanmoins la partie qui m’a le moins plu, l’humour scato n’ayant jamais été ma tasse de thé.

Si j’ai été un peu grinçante par endroits, cette relecture, dans son ensemble, a été très plaisante. D’une part, elle s’écarte un peu des schémas rencontrés dans mes dernières lectures et le fond est autant intéressant (pourtant je suis allergique à la philosophie!) que la forme plaisante.

Cette nouvelle relecture pour le challenge  Badinage et libertinage a été faite en compagnie de Minou, qui a autant apprécié que moi.

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Nous nous sommes lancées avec Aaliz dans un projet de longue haleine : relire La recherche du temps perdu. Nous avons commencé au printemps dernier avec Du côté de chez Swann et poursuivons actuellement avec A l’ombre des jeunes filles en fleur.

Proust est un auteur qui fait peur et que, de ce fait, les gens appréhendent trop souvent d’aborder. Pourtant, si l’on fait abstraction de la beauté de son style, c’est un auteur qui peut séduire de par la finesse de ses analyses psychologiques et son humour. Comme je l’aime beaucoup, j’ai envie de faire un peu de propagande et de l’évoquer sur ce blog aussi, pour essayer de montrer qu’il est loin d’être aussi soporifique qu’il en a la réputation.

Voici donc un petit passage que j’ai relu cette semaine. Le narrateur est alors adolescent et décrit ses premiers émois :

[…] m’approchant de Gilberte qui, renversée sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la tendait pas, je me sentis si attiré par son corps que je lui dis :

– Voyons, empêchez-moi de l’attraper, nous allons voir qui sera le plus fort.

Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en soulevant les nattes de cheveux qu’elle portait sur les épaules, soit que ce fût encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même ; nous luttions, arc-boutés. Je tâchais de l’attirer, elle résistait ; ses pommettes enflammées par l’effort étaient rouges et rondes comme des cerises ; elle riait comme si je l’eusse chatouillée ; je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j’aurais voulu grimper ; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu’en fût à peine augmenté l’essoufflement que me donnaient l’exercice musculaire et l’ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l’effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m’attarder le temps d’en connaître le goût ; aussitôt je pris la lettre. Alors Gilberte me dit avec bonté :

– Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.

J’ai bien aimé ce passage qui est à l’image du narrateur à ce stade de l’oeuvre : à mi-chemin entre l’enfance et l’âge adulte. On trouve néanmoins bien plus scabreux dans les tomes suivants de La recherche. Je m’y arrêterai peut-être lorsque je tomberai dessus.

En parallèle, je suis dans un ouvrage d’Olivier Bessard-Banquy intitulé Sexe et littérature aujourd’hui que je trouve, pour le moment, très intéressant. Dans le premier chapitre, il déplore que, la littérature érotique ayant perdu beaucoup de son côté transgressif avec la libération sexuelle, les auteurs se livrent à une surenchère dans l’extrême, qui n’est pas synonyme de qualité littéraire. Bien au contraire, il se plaint de la grande médiocrité de la production érotique actuelle, de ce que les petits éditeurs, qui proposent parfois des titres intéressants, souffrent toujours du caractère honteux associé à ce style littéraire et sont peu visibles, tandis que les grands éditeurs généralistes n’hésitent plus à proposer des romans comportant une part plus ou moins importante de sexe – parce que le sexe, ça fait vendre – sans que leurs auteurs soient forcément doués pour ce genre. Il illustre ses propos en évoquant quelques auteurs, et notamment Philippe Djian, à travers son roman Vers chez les blancs. L’avis assez tiède d’alias ne m’avait pas particulièrement donné de le lire et ce qu’en dit Olivier Bessard-Banquy m’en ôte toute velléité. Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous ce passage, qui m’a beaucoup amusée :

Sans surprise on retrouve chez Djian tous les lieux communs de l’écriture gaillarde très grand public – la description risible du suréchauffement des sens (« elle feignit de tourner de l’oeil et manqua de s’étrangler »), la sacro-sainte gradation du récit qui impose de commencer par de tendre baisers avant de passer aux choses sérieuses, le recours au comique (« avec force bruits de bottes s’enfonçant dans la boue ») pour donner une touche sympa et décontractée à ce qui n’est au fond que le tableau d’un banal coït, la description d’une gestuelle agitée (« elle lacéra le dossier du canapé ») pour suggérer la puissance du plaisir. Même le jeu sur l’hypertrophie des corps pour suggérer l’ampleur du désir qui semble une bonne idée susceptible de donner un peu de caractère au récit ne mène à rien ici. A cela s’ajoutent les célèbres fautes de style de Philippe Djian, les lourdeurs d’expression (« Mais vous l’allez voir, ces distorsions morphologiques qui nous frappaient soudain »), les pléonasmes classiques (« un gros pamplemousse »), les remarques inutiles (à quoi bon préciser que le canapé est en peau de buffle? qui se soucie de décoration intérieure en pleine étreinte?) les phrases téméraires (comment une « giclée d’huile » peut-elle filer tout en sifflant?), les interjections improbables (de quelle langue inconnue relève ce « Huurboukkk » avec trois u et deux points d’exclamation?). Burlesque et nigaud, le récit de l’étreinte chez Djian évoque le mélange incongru de deux imaginaires bas de gamme, celui du X petit budget et celui du sitcom pour adolescents boutonneux.

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couv-products-87608Cette fois encore, Josselin Manoury m’a très gentiment envoyé son nouvel ouvrage. Après une incursion dans le domaine du roman avec le précédent, celui-ci renoue avec les nouvelles. Dans ce recueil, les nouvelles ont la particularité originale d’être reliées par un fil rouge : une chaussette orpheline joue un rôle dans chacune d’entre elles.

Si j’ai, une fois de plus, apprécié l’écriture de Josselin Manoury, j’ai néanmoins été un peu moins séduite par cet opuscule que par les précédents. Cela peut tenir à plusieurs raisons. D’une part, je connaissais déjà une partie des nouvelles, et notamment celles que j’ai préférées dans le volume. D’autre part, dans certaines d’entre elles, les situations et les personnages ne m’ont pas « parlé » : je n’ai pas cru aux premières et suis restée indifférente aux seconds.

Il y a néanmoins quatre nouvelles sur lesquelles j’ai envie de revenir, car elle m’ont particulièrement plu, pour des raisons très diverses.

Poissine raconte simplement une soirée d’un homme dont le couple va mal, et qui finit par se masturber dans le lit conjugal. En dépit du sujet très simple et banal, j’ai été touchée par cette homme et le ton de la nouvelle m’a semblé très juste. Peut-être parce qu’elle m’a évoqué des souvenirs.

L’intrigue de Valet de nuit est plus étonnante : une femme, entraînée par son amant dans un club libertin, y partage des moments d’intimité avec un homme. Une fois son couple détruit, elle se souvient de cet homme et le recontacte. Cette fois encore, j’ai trouvé émouvante cette histoire qui aborde les difficultés du couple et de la vie, les difficultés qu’il y a à se reconstruire, mais dans une optique positive. Et j’ai bien aimé le mode de narration original, qui mêle journal de bord et billets et commentaires de blogs.

J’ai retrouvé dans Shibari une particularité que j’apprécie dans les écrits de Josselin Manoury : l’histoire est centrée autour d’un univers spécifique, ici le shibari, qui est donné à connaître au lecteur. Une jeune femme s’initie à cet art en s’entraînant sur elle-même en secret, lorsqu’elle est seule chez elle, avec l’aide d’un « conseiller virtuel ».  Elle apprend à créer des noeuds et à pratiquer des façons de s’attacher de plus en plus élaborées… jusqu’au jour où elle n’arrive pas à se délier seule. Cette histoire est peut-être ma préférée du recueil, pour plusieurs raisons : le thème, que je trouve fascinant, l’humour, et le fait que l’auteur y soit plus audacieux que d’ordinaire dans la nature des scènes érotiques décrites.

Le narrateur de Hors-charte participe à un site d’histoires érotiques. Il y lit un jour un récit qui semble inspiré d’un décès suspect duquel il a eu vent de par sa profession. L’auteur du récit paraît posséder bien plus d’informations sur l’affaire que ce qui en a été dit dans les media. Aussi, le narrateur, qui a appris que certains piliers du site se retrouvent de temps à autre IRL dans des parties fines, décide de mener son enquête. Cette nouvelle se démarque également à mes yeux par son originalité et son humour. J’ai bien aimé le côté enquête policière et, si je n’ai pas fréquenté assez assidument le site dont l’auteur s’est inspiré pour savoir si les personnages qu’il a créés font allusion à des auteurs précis, j’ai néanmoins souri en reconnaissant le site sur lequel cette histoire avait été initialement postée, dont le créateur est très attaché à sa charte, un peu trop restrictive à mon goût.

Les ouvrages de Josselin Manoury sont disponible en fomat électronique ou papier ici.

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Charles Duclos est né en 1704 à Dinan. Après une jeunesse parisienne passablement dissipée, il se met à l’écriture à la fin des années 1730. Auteur de mémoire sur des sujets historiques puis moraux, il s’essaye aussi à la littérature, à travers quelques romans et contes libertins. Maire de Dinan en 1744, membre de l’Académie française, historiographe de France, il est également un auteur à succès : Les confessions du comte de ***, qui parurent à la fin de 1741, et qui furent rééditées 25 fois jusqu’à la fin du siècle, sont l’un des plus gros succès de l’époque. Réputé pour aimer les plaisirs de la chair et de la table, doté d’un franc-parler qui lui a attiré des inimitiés, Duclos était lié à la plupart des penseurs du temps, et notamment à Jean-Jacques Rousseau.

Comme son titre l’indique, Les confessions du comte de *** est une longue lettre écrite par ledit comte à un jeune parent, qui s’étonne de le voir retiré à la campagne. Le comte, qui n’a pas encore atteint la quarantaine, mais est lassé du monde, est pris de l’envie de raconter sa vie à son parent et de lui expliquer ce qui a motivé sa retraite.

Le sentiment que j’ai eu, en lisant les premières pages, est que le récit démarre comme Les égarements du coeur et de l’esprit, avec l’initiation aux femmes d’un jeune homme innocent. Bien que naïf et inexpérimenté, le comte de *** est cependant bien moins empoté que le narrateur de l’ouvrage de Crébillon fils :

Je ne sais pas trop causer, lui dis-je, mais pourquoi ne me permettez-vous plus de vous embrasser comme à la campagne?
– Pourquoi? reprit-elle, c’est que lorsque vous avez une fois commencé, vous ne finissez point. »
Je lui promis de m’arrêter quand elle en serait importunée, et son silence m’autorisant, je la baisai, je touchai sa gorge avec des plaisirs ravissants, mes désirs s’enflammaient de plus en plus, la marquise par un tendre silence autorisait toutes mes actions; enfin parcourant toute sa personne à mon gré, et voyant que l’on n’apportait aucun obstacle à mes désirs, je me précipitai sur elle avec tant d’empressement que j’obtins la dernière faveur ayant encore mon épée au côté et mon chapeau sous le bras.

J’ai été étonnée et ravie de voir, en lisant après coup la présentation de l’oeuvre, qu’il n’y avait là aucune obsession de ma part, et que Raymond Trousson faisait le même parallèle que moi et citait le même passage, qui m’amuse beaucoup. 

Mais la ressemblance avec le roman de Crébillon fils s’arrête vite. Alors que les Egarements s’étalent sur quelques semaines, reposent essentiellement sur la psychologie des personnages et l’exposé d’une philosophie de vie libertine, celui de Duclos s’étend sur plus de 20 années, que son héros passe tant à Paris qu’en Espagne, Italie et Angleterre. Le roman vire alors à l’ouvrage de sociologie : les histoires, courtes et répétitives, constituent un catalogue de femmes, de caractères, de classes sociales et de nationalités différentes. Aucune ne possède un tant soit peu d’épaisseur, elles représentent juste un type.

D’un point de vue historique, ce n’est pas inintéressant. Duclos évoque les principaux événements historiques de la fin du règne de Louis XIV et le début du règne de Louis XV. Mais surtout, il s’intéresse aux moeurs. On assiste ainsi au changement radical d’atmosphère de la Cour qui, de dévote, devint libertine à la mort de Louis XIV, ou à l’apparition de la mode des petites maisons :

Telle fut l’origine des petites maisons qui se multiplièrent dans la suite, et cessèrent d’être des asiles pour le mystère. On les eût d’abord pour dérober ses affaires au public; mais bientôt plusieurs ne les prirent que pour faire croire celles qu’ils n’avaient pas.

Mais, d’un point de vue littéraire, j’ai très vite été lassée, ce qui fait que j’ai énormément traîné sur cette première partie catalogue et que, comme je l’expliquais sur l’autre blog, il m’a fallu une quinzaine de jours pour venir à bout de la malheureuse petite centaine de pages que compte le roman. Là encore, l’introduction du texte m’a réconfortée après coup car, si de nombreux lecteurs ont apprécié cette liste, d’autres, comme Voltaire, ont eu du mal comme moi :

J’ai lu enfin Les Condessions du comte de *** : car il faut toujours être comte ou donner les mémoires d’un homme de qualité. J’aime mieux ces confessions que celles de saint Augustin; mais franchement ce n’est pas là un bon livre, un livre à la postérité. Ce n’est qu’un journal de bonnes fortunes, une histoire sans suite, un roman sans intrigue, un ouvrage qui ne laisse rien dans l’esprit, et qu’on oublie comme le héros oublie ses anciennes maîtresses. Cependant je conçois que le naturel et la vivacité du style, et surtout le fond du sujet aura réjoui les vieilles et les jeunes, et que ces portraits qui conviennent à tout le monde, ont dû plaire à tout le monde.

Néanmoins, il y a heureusement une deuxième partie qui m’a beaucoup mieux plu que la première. Elle est d’un style radicalement différent, à tel point qu’elle a même été publiée isolément, et décrit les quelques événements et personnes qui ont poussé le comte de *** à se lasser du monde et changer de vie. Le rythme change également totalement dans cette seconde partie. Duclos n’y court plus la poste et prend le temps de développer ses personnages et leurs actions.

Pour un roman libertin, Les confessions du comte de *** est bien sage et bien moralisateur. Le narrateur se comporte avec honnêteté et discrétion dans ses relations… Du moins, c’est ce qu’il dit, car ce qu’il rapporte de sa conduite n’est pas toujours irréprochable.  Et il a pour principe de rester en bon termes avec ses anciennes maîtresses, ce qui est tout à son honneur :

D’ailleurs toutes les femmes avec qui j’ai eu quelque intimité m’ont toujours été chères, et je ne les ai jamais retrouvées sans ressentir un plaisir secret.

Par ailleurs, le roman se borne à l’inventaire d’un tableau de chasse et est totalement dépourvu de descriptions croustillantes. Le narrateur, pour faire comprendre qu’il est parvenu à ses fins, se contente d’employer des expressions telles que : « je devins heureux ».

Mais surtout, Duclos met en opposition les infatuations qui reposent sur les sens, et dont on se lasse vite, et l’amour véritable, qui, lui, est durable, évidemment à l’avantage de ce dernier. Pour répétitif que soit le catalogue, il montre que les liaisons sont toutes identiques, que le nombre de types de partenaires possibles est limité et qu’il arrive forcément un moment où l’on en a fait le tour. Parmi toutes ces femmes stéréotypées, la seule qui ait une consistance est la comtesse de Selve, la seule qui aime le narrateur d’un amour véritable.

Si cette seconde partie m’a réconciliée avec Duclos, l’écriture m’ayant paru beaucoup plus agréable, je le trouve néanmoins trop visiblement dans la démonstration et son dénouement, aussi réjouissant que les happy end à l’américaine, ne me semble pas plus convaincant.  Pour poursuivre la comparaison que j’ai faite au départ, je lui préfère sans hésitation Crébillon fils!

Cette lecture constitue ma première participation au challenge Badinage et libertinage de Minou.

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