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Posts Tagged ‘législation’

Jusqu’à présent, je ne connaissais Agnès Giard qu’à travers son blog, que je suis régulièrement. J’admire son érudition et j’apprécie de trouver à puiser chez elle des idées de lecture, mais, bien souvent, je ne la suis ni dans ses raisonnements, ni dans ses opinions, ce qui fait que ce que j’y lis m’intéresse et m’agace, voire parfois m’indigne, à la fois. C’est donc non sans une certaine appréhension que je me suis lancée dans ce livre.

J’ai bien retrouvé la blogueuse dans l’écrivain et ai, une fois de plus, été admirative devant l’étendue de ses connaissances mais, si j’ai ronchonné intérieurement au début parce que je craignais qu’elle n’aborde pas certains aspects, mes récriminations se sont faites de plus en plus rares au fur et à mesure que j’avançais, parce qu’elle dresse un panorama très complet et aborde son sujet dans son ensemble. De même, à plusieurs reprises, au début du livre, j’ai fulminé intérieurement parce que je la trouvais trop complaisante vis à vis de comportements que je trouvais choquant. Ce fut le cas par exemple lors d’un passage où elle évoque un réalisateur de films porno qui cherche à montrer la honte chez ses actrices et qui a poussé le perfectionnisme au point qu’une de ses actrices a fini dans un hôpital psychiatrique après un tournage. En avançant dans le livre et en réfléchissant, j’en suis arrivée à me dire que c’était ma propre indignation qui me faisait trouver son ton approbateur, et qu’elle a en fait adopté une attitude plutôt neutre qui est, au final, celle qui me semble la plus appropriée pour ce type d’ouvrage.

Toujours est-il qu’il m’a été impossible de rester indifférente à la lecture de ce livre. Grosse lectrice de mangas, je suis de plus en plus fascinée par la culture japonaise à mesure que j’apprends à la connaître et j’ai ressenti à la lecture de ce livre les sentiments que m’inspirent le Japon de façon générale : un mélange d’attirance et d’incompréhension, voire de répulsion.

Il faut dire que, si l’on synthétise ce qu’elle expose dans le livre, le résultat est assez glauque. En tentant de résumer ses propos en quelques lignes, je vais forcément caricaturer un peu mais, ce qu’il en ressort de façon générale, c’est que est considéré comme beau et attirant ce qui est éphémère (la floraison des arbres comme la fraîcheur des jeunes filles) et que, au Japon, on détruit ce qui est beau (fantasmes de viols, d’humiliation). Passant des fantasmes à la société japonaise, elle fait la description d’un peuple que j’ai ressenti comme étant en train de s’autodétruire : elle affirme que, selon une étude de 2005, 1/3 des couples mariés n’avait pas fait l’amour depuis plus d’un mois. Une étude de 2010 semblerait montrer que ce chiffre a encore augmenté, pour dépasser 40%. En parallèle le nombre d’hommes célibataires s’accroît de façon inquiétante, à tel point que le ministère de l’Education a débloqué des fonds en 2001 pour les éduquer.

Agnès Giard nous dresse le portrait d’une génération d’hommes qui ont grandi entre un père absent et une mère qui les chouchoutait et leur mettait la pression pour les études, qui ont tout consacré à leur vie professionnelle, qui attendent seulement d’une épouse qu’elle leur serve de boniche, qui ne savent pas que dire aux femmes ni comment les séduire, et qui n’ont pas envie de s’y atteler. Ces hommes, qui terminent leurs journées de travail avec leurs collègues dans les bars à hôtesses, préfèrent collectionner les petites culottes souillées ou les poupées sexuelles plutôt que de nouer des relations avec des femmes.

Face à eux, les jeunes femmes, qui n’ont pas connu la même pression, seraient des écervelées uniquement préoccupées de leur apparence et de posséder tous les produits à la mode. Parmi ces femmes harcelées dans les transports ou au travail, certaines n’hésitent pas à exploiter les désirs masculins pour augmenter leur pouvoir d’achat… tout en continuant à rêver au grand amour.

Personnellement je trouve ça flippant!

 Evidemment, la question que je me suis posée est : dans quelle mesure ce qu’elle décrit est-il digne de foi… et je suis bien incapable d’y répondre, puisqu’elle en sait infiniment plus que moi sur le sujet! Le seul point sur lequel je me permettrais d’émettre une opinion est le sujet des yaoi (comme j’en lis beaucoup et que j’ai lu quelques livres à leur sujet) qu’elle évoque en quelques lignes. J’ai trouvé ce qu’elle en disait caricatural et réducteur. C’était très bien écrit et ça sonnait très joliment, mais il m’a semblé que l’objectivité y perdait. Les légendes et anecdotiques historiques qu’elle évoque pour expliquer l’origine des yaoi m’ont intéressée et m’ont semblé bien éclairer certaines choses qu’on retrouve dedans, mais j’ai eu néanmoins le sentiment qu’elle passait à côté de quelque chose. Ce qui fait que je n’ai pas pu m’empêcher de considérer l’ensemble de l’ouvrage avec un peu de suspicion.

Cependant, j’ai retrouvé dans ce qu’elle décrit beaucoup de traits que j’avais pu croiser à maintes reprises dans des mangas, animes, romans ou articles, et qui semblent des éléments constitutifs importants de la culture érotique ou de la société japonaise. Ce que j’ai toutefois regretté, c’est qu’elle les place sur le même plan que des pratiques qui semble beaucoup plus marginales. Ainsi elle consacre tout un chapitre aux poupées qui, loin d’être simplement des jouets sexuels, sont des oeuvres d’art et quasiment des compagnes pour leurs propriétaires. A en croire Agnès Giard, les japonais préféreraient maintenant aux vraies femmes ces copies inanimées. Néanmoins, pour évoquer un magazine à gros succès traitant exclusivement de ces poupées, elle indique qu’il compte 8 000 lecteurs réguliers!

Je trouve donc difficile, à la lecture de cet ouvrage, de se faire une idée réelle de la culture érotique japonaise.

Néanmoins, il y a énormément de choses à en retirer et sa lecture vaut largement le coup, car elle est tout de même très instructive. Déjà, c’est un livre superbe, abondamment et très joliment illustré. D’autre part, ce gros livre de plus de 300 pages est une véritable mine pour qui s’intéresse à la culture japonaise et veut la découvrir. Comme je l’ai dit plus haut, l’érudition d’Agnès Giard est très vaste et éclectique. On découvre donc dans le livre nombre de légendes, récits historiques, artistes officiant dans le domaine de l’érotisme. J’y ai relevé beaucoup de références d’écrits littéraires et d’essais sur le Japon. Et c’est un livre que je garderai près de moi, car il me faudra énormément de temps pour approfondir et digérer les photographes, dessinateurs, peintres représentés dans le livre et dont les images m’ont plu ou m’ont interpellée. Je vous ferai sans doute part de ces approfondissements dans le futur, au fil des mois.

En refermant ce livre, la réflexion qui m’est venu à l’esprit est que le titre en est un peu mensonger. Ce que j’ai trouvé dedans de plus frappant, c’est qu’il y est seulement question de l’imaginaire érotique de la moitié de la population japonaise : les hommes. Ils ont des critères de beauté, des fantasmes, des envies. Dans tout cela, qu’elles soient vénérées ou maltraitées, les femmes ne sont que des objets de plaisir, pas des partenaires. Bien sûr, Agnès Giard évoque les femmes, mais uniquement par rapport à l’imaginaire érotique masculin. Elles semblent avoir le choix entre trois options : se soumettre aux désirs masculins, les utiliser pour tirer profit des hommes et prendre une revanche sur eux, ou s’en tenir à l’écart. Mais ces femmes ont-elles des désirs, des fantasmes? Quelqu’un s’y intéresse-t-il? Le livre ne nous l’apprend pas!

Cette lecture constitue ma quatrième participation au défi Images du Japon de Kaeru.

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Jean-Jacques Pauvert a, du fait de ses publications érotiques, souvent eu maille à partir avec la police et la justice. Il a expliqué très clairement les fondements juridiques sur lesquels s’appuyaient ceux qui ont voulu interdire ses livres, et c’est un point qu’il m’a semblé intéressant de développer dans ce dernier billet sur ce blog inspiré par son autobiographie.

Dès ses débuts en tant qu’éditeur et ses premières publications d’oeuvres de Sade, en 1946, Jean-Jacques Pauvert a eu affaire à la Commission du livre, instance qui, d’après ce que j’ai pu comprendre, avait le pouvoir de déterminer si des livres constituaient un outrage aux bonnes moeurs et de préconiser leur destruction ou d’intenter des poursuites contre auteurs et éditeurs.

Néanmoins, la loi à laquelle il a été principalement confronté, et qui s’applique encore aujourd’hui, est la loi « sur les publications destinées à la jeunesse », du 16 juillet 1949. Jean-Jacques Pauvert cite les principaux articles de cette loi, dont je recopie ici les deux premiers :

Article premier « Sont assujetties aux prescriptions de la présente loi toutes les publications périodiques ou non qui, par leur  caractère, leur présentation ou leur objet, apparaissent comme principalement destinées aux enfants et aux adolescents. »

Article 2 « Les publications visées à l’article premier ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes, qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse.

Les publications destinées à la jeunesse doivent être déposées en cinq exemplaires au ministère de la Justice pour être soumises à une commission de contrôle. Et, en cas d’infraction à l’article 2, c’est à dire si les ouvrages présentent sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine ou la débauche, les contrevenants peuvent être punis d’un emprisonnement de un mois à un an, et d’une amende de 1 500 à 15 000 francs. »

Le premier article n’a pas varié d’un mot en 60 ans. Le second a été un peu modernisé : l’interdiction a été élargie à ce qui est susceptible d' »inspirer ou entretenir des préjugés ethniques ou sexistes » et les peines encourues ont été actualisées. Néanmoins, cet article également a peu varié en 60 ans.

Jusque-là, ça semble tout à fait raisonnable. Je me dis simplement qu’il y aurait du boulot pour appliquer la loi à la lettre car la littérature enfantine est, encore trop souvent, diablement sexiste, mais je m’égare…

Les choses se sont gâtées lorsque une ordonnance du 23 décembre 1958 a ajouté à cette loi un article 14, rédigé tel que suit : 

Il est interdit de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs de dix-huit ans, les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique ou de la place faite au crime.

Il est interdit, en outre, d’exposer ces publications à la vue du public en quelque lieu que ce soit et notamment à l’extérieur ou à l’intérieur des magasins ou des kiosques ou de faire pour elles de la publicité sous quelque forme que ce soit.

Les publications auxquelles s’appliquent ces interdictions sont désignées par arrêté du ministre de l’Intérieur. La Commission chargée de la surveillance et des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence est habilitée à signaler les publications qui lui paraissent justifier ces interdictions.

Il est bien entendu que, par « mineurs de dix-huit ans », le législateur entend les mineurs de moins de 18 ans. En cas d’infraction à cet article, les peines encourues sont identiques à celles de l’article 1er et, de plus, les policiers peuvent saisir les publications et détruire tout support publicitaire relatif à celles-ci. En outre, lorsque trois publications d’un même éditeur sont interdites au cours d’un intervalle de 12 mois, cet éditeur se voit dans l’obligation de déposer au ministère de la Justice 3 exemplaires de chacune de ses nouvelles publications, 3 mois avant leur mise en vente. S’il tente de s’y soustraire, les ouvrages peuvent être interdits et la maison d’édition elle-même fermée, de façon temporaire ou définitive.

Cet article rend quasiment impossible la vente des livres frappés par ces interdictions : comment faire connaître un ouvrage pour lequel il est non seulement interdit de faire de la publicité, mais même de le présenter à la vue du public? Les ouvrages interdits devaient être conservés par les libraires dans des placards fermés, aux portes non vitrées. De plus, cet article rétablit une forme de censure, dans laquelle une part d’arbitraire est possible, puisque la désignation des ouvrages frappés d’interdiction est à la discrétion du ministre de l’intérieur.

L’article 14 a été modifié et assouplit par Georges Pompidou par une loi en date du 4 janvier 1967. Le principal changement apporté par cette loi, explique Jean-Jacques Pauvert, réside en ce que l’administration ne dispose plus que d’un délai de un an seulement après sa parution pour décider d’interdire une publication.

Enfin, il a été à nouveau modifié par une loi du 31 décembre 1987. Celle-ci a, à la fois, élargi l’objet de l’article 14 (cette fois, je recopie Legifrance) :

Le ministre de l’intérieur est habilité à interdire :

– de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs de dix-huit ans les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique, ou de la place faite au crime ou à la violence, à la discrimination ou à la haine raciale, à l’incitation, à l’usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ;

– d’exposer ces publications à la vue du public en quelque lieu que ce soit, et notamment à l’extérieur ou à l’intérieur des magasins ou des kiosques, et de faire pour elles de la publicité par la voie d’affiches ;

– d’effectuer, en faveur de ces publications, de la publicité au moyen de prospectus, d’annonces ou insertions publiées dans la presse, de lettres-circulaires adressées aux acquéreurs éventuels ou d’émissions radiodiffusées ou télévisées

et adouci son application :

Toutefois, le ministre de l’intérieur a la faculté de ne prononcer que les deux premières, ou la première, de ces interdictions.

L’article 14 est visiblement appliqué de façon beaucoup moins contraignante qu’il ne l’était quand il a été promulgué, les publications à « caractère licencieux » étant désormais exposées à la vue de tous dans les kiosques et librairies. Néanmoins, le cadre juridique existe au cas où, dans le futur, un gouvernement quelconque serait tenté de rétablir la censure. Même si internet, qui s’est démocratisé après la dernière modification de la loi, rendrait sans doute les choses plus difficiles.

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