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romans-libertins-du-xviiie-siecle-jean-marie-chevrier-collectif-dorat-duclos-fougeret-de-montbron-chevrier-9782221070727Thérèse philosophe fut publié pour la première fois en Belgique en 1748. La police s’en saisit aussitôt et emprisonna le propriétaire du manuscrit publié, Arles de Montigny. Le roman n’en connut pas moins une vingtaine d’éditions au XVIIIe siècle et de nombreuses autres depuis, en dépit des interdictions dont il a pu faire l’objet. Bien qu’étant en possession du manuscrit, Arles de Montigny affirmait ignorer qui en était l’auteur. Il est possible qu’il circulait des copies de ce manuscrit, et que l’une d’elle soit simplement parvenue entre ses mains. Son auteur est donc resté inconnu et l’est encore à ce jour. Plusieurs noms ont été avancés, dont celui de Diderot. Il est le plus couramment attribué à Boyer d’Argens, mais nous ne disposons pas d’éléments suffisamment probant pour l’affirmer avec certitude.

Comme dans mes deux précédentes lectures d’auteurs de cette époque, il s’agit d’un récit à la première personne, dont la narratrice est une jeune femme qui retrace son parcours initiatique, de sa découverte de la sexualité jusqu’au moment où elle parvient à atteindre le bonheur et l’équilibre, loin du monde. Cependant, alors que Fanny Hill et Margot la ravaudeuse sont actrices des nombreuses aventures sexuelles qu’elles narrent, Thérèse est simplement, comme le lecteur, spectatrice des faits et propos qu’elle rapporte.

Le récit se découpe, de façon chronologique, en trois parties bien distinctes, auxquelles s’ajoute l’heureuse conclusion :

-> Thérèse, jeune fille tiraillée entre son amour de Dieu et son tempérament sensuel, doit quitter le couvent car ses efforts pour s’abstenir de se masturber et ses remords quand elle cède à la tentation de le faire ont gravement mis sa santé en péril. Elle prend pour directeur de conscience le père Dirrag, et se lie avec une de ses jeunes pénitentes, Eradice. Alors que ces deux personnages ne reparaîtront plus dans la suite du roman, ils ont été mis en avant dans le titre de l’oeuvre, dont l’intitulé complet est Thérèse philosophe ou Mémoires pour servir à l’histoire du père Dirrag et de mademoiselle Eradice, car ils font référence de manière transparente à un scandale bien connu des lecteurs contemporains de l’écriture du roman.

En effet, en 1731 a éclaté un procès opposant une demoiselle Cadière, jeune fille extrêmement dévote, qui accusait son ancien directeur de conscience, le père Girard, de l’avoir ensorcelée et séduite. L’affaire fit grand bruit. Le père Girard étant jésuite et le nouveau confesseur de Marie-Catherine Cadière étant janséniste, le fait divers évolua très vite en querelle religieuse.

L’auteur de Thérèse philosophe fait de son héroïne un témoin des faits et, présentant Eradice comme une jeune fille vaine, désirant pouvoir arborer des stigmates pour se glorifier de sa grande piété, et d’une incroyable naïveté, et le père Dirrag comme un vil séducteur hypocrie, a rédigé une scène à la fois érotique et amusante.

 -> Après cet épisode auquel elle a assisté, Thérèse échappe à l’influence du père Dirrag pour tomber sous celle de Madame C***, une amie de sa mère, et du directeur de conscience de celle-ci, l’abbé T***. On change ici totalement de registre puisque l’auteur s’y livre à un cours de philosophie, entrecoupé de quelques passages sensuels. Pour aider à faire passer la pilule, peut-être?

La théorie exposée ici est déterministe : nous ne sommes pas libres de nos actes. La faculté de raisonner que nous avons nous permet de nous en rendre compte, mais pas de faire des choix :

Toutes les actions de notre vie sont dirigées par ces deux principes : se procurer plus ou moins de plaisir, éviter plus ou moins de peine.

La religion réprime ce qui est naturel en nous, comme l’appétit sexuel. Dieu étant omnipotent et omniscient, il est absurde de penser que ce que nous dicte la nature, qui est une de ses créations, est contraire à ses désirs, comme il est absurde de l’imaginer en lutte avec le diable pour gouverner l’esprit des hommes. Il existe un Dieu, infiniment bon, mais ce n’est pas celui des religions humaines, qui ont toutes été inventées par les hommes.

Il est donc licite de suivre ses instincts et de céder à ses passions, dans la mesure où l’on ne nuit pas à la société et où l’on respecte ses règles. Quelqu’un qui, par ses agissements, trouble le bien public, doit être puni, non parce qu’il est responsable de ce qu’il a fait puisque, nous l’avons vu, nous ne sommes pas libres de nos actes, mais pour servir d’exemple et décourager d’autres personnes d’aller à l’encontre des lois de la société.

Dans mon édition, Raymond Trousson, dans l’introduction du texte, fait un parallèle entre celui-ci et les écrits de Sade. On y retrouve en effet une alternance de passages érotiques et de préceptes philosophiques comme dans l’Histoire de Juliette, par exemple. Cependant, l’auteur de Thérèse philosophe va beaucoup moins loin puisque si, en bon libertin, il attaque les religions et défend la liberté sexuelle, il borne la liberté individuelle au respect des règles de la société.

De ce fait, vu du XXIe siècle, il me semble assez conservateur : il ne s’interroge pas sur le bien-fondé des lois et ne porte pas de jugement sur le fonctionnement de la société. Il ne remet pas plus en question l’inégalité entre les sexes et entre les classes sociales qui y règnent. Ainsi, on peut y lire ce passage qui m’a choquée :

dès que je sentais l’aiguillon de la chair me tracasser, j’avais une petite fille ad hoc comme on a un pot de chambre pour pisser, à qui je faisais une ou deux fois la grosse besogne, […] Alors l’esprit tranquille, les idées nettes, je me remettais au travail. […] je prétends que tout honnête homme qui connaît les devoirs de la société devrait en faire usage, afin de s’assurer de n’être point excité trop vivement à s’écarter de ces devoirs en débauchant la femme ou la fille de ses amis, ou de ses voisins.

En parallèle, il ajoute un peu plus loin :

Eh bien, madame, continua T***, que les femmes et les filles fassent comme Thérèse et vous [c’est à dire usent de leurs doigts pour se donner du plaisir]. Si ce jeu ne leur plaît pas assez […], qu’elles se servent de ces ingénieux instruments nommés godemichés : c’est une imitation assez naturelle de la réalité. Joignez à cela que l’on peut s’aider de l’imagination. Au bout du compte, je le répète, les hommes et les femmes ne doivent se procurer que les plaisirs qui ne peuvent pas troubler l’intérieur de la société établie. Les femmes ne doivent donc jouir que de ceux qui leur conviennent, eu égard aux devoirs que cet établissement leur impose. Vous aurez beau vous récrier à l’injustice, ce que vous regardez comme injustice particulière assure le bien général, que personne ne doit tenter d’enfreindre.

En même temps, ce discours est-il vraiment totalement dépassé aujourd’hui?

Par ailleurs, l’abbé T*** (et l’auteur à travers lui?) ne vise pas à faire connaître largement ses idées. Celles-ci doivent être réservées à une petite élite capable de penser et de réfléchir, que ce mérite autorise à se placer en quelque sorte au-dessus des lois. La masse n’est pas digne d’être éclairée et affranchie des superstitions. La religion reste l’opium du peuple.

-> Thérèse devient, dans un troisième temps, la protégée d’une ancienne prostituée, Madame Bois-Laurier, qui, pour son édification, lui fait le récit de sa vie. On change encore une fois de ton puisque cette partie est un recueil d’anecdotes et de bizarreries que les clients aux goûts particuliers peuvent demander aux prostituées. Une large place y est accordée à l’humour. C’est néanmoins la partie qui m’a le moins plu, l’humour scato n’ayant jamais été ma tasse de thé.

Si j’ai été un peu grinçante par endroits, cette relecture, dans son ensemble, a été très plaisante. D’une part, elle s’écarte un peu des schémas rencontrés dans mes dernières lectures et le fond est autant intéressant (pourtant je suis allergique à la philosophie!) que la forme plaisante.

Cette nouvelle relecture pour le challenge  Badinage et libertinage a été faite en compagnie de Minou, qui a autant apprécié que moi.

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