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Dans son Petit traité de l’érotisme, Michel Dorais faisait le constat que l’amour n’est pas facilement compatible avec le désir, car il repose sur la sécurité et l’intimité alors que le désir est alimenté par l’incertitude et le mystère. Esther Perel part du même constat, tout en faisant remarquer que cette sécurité est trompeuse : même si nous pensons tout connaître de notre conjoint, il peut cependant nous surprendre et rien ne garantit qu’il ne mettra jamais fin à la relation. L’objet de son livre est de donner des pistes pour tenter de remédier à cette création d’un terrain défavorable à la persistance du désir.

« Lorsque nous aimons, nous nous réjouissons à l’idée de tout savoir de l’autre. Or le désir a besoin de mystère. Alors que l’intimité croît avec la répétition et l’habitude, l’érotisme s’engourdit à leur contact. Il s’épanouit dans le mystérieux, le nouveau, l’inattendu. L’amour parle de posséder, le désir de vouloir. Expression d’une envie, le désir a besoin d’insaisissable. Ce qu’il a été nous intéresse moins que la façon dont il va encore pouvoir s’exprimer. Mais les couples, en s’installant dans le confort de l’amour, cessent trop souvent d’attiser la flamme du désir. Ils oublient que le feu a besoin d’air. »

 L’auteur, quoique belge, réside aux Etats-Unis où elle exerce en tant que thérapeute conjugale. Son livre est largement illustré d’exemples inspirés de ses patients et il m’a rappelé, en cela, celui de Catherine Blanc que j’ai lu il y a quelques mois, La vie sexuelle des femmes n’est pas celle des magazines. Si les deux sont intéressants, L’intelligence érotique me correspond néanmoins beaucoup plus. C’est dû à la fois au ton : j’avais trouvé Catherine Blanc un peu trop conservatrice, Esther Perel me semble plus ouverte d’esprit, et à la façon dont les problématiques sont abordées. J’avais déploré que Catherine Blanc ait une approche que j’avais qualifiée, de façon sans doute peu appropriée, de freudienne, car elle se focalisait trop à mon goût sur l’enfance et les rapports familiaux. Ceux-ci jouent nécessairement un rôle déterminant dont la façon dont nous nous construisons mais il me semblait réducteur d’analyser la sexualité d’une personne en se basant autant sur cet éclairage. Esther Perel évoque ce thème et lui consacre un chapitre, mais elle s’intéresse également beaucoup au couple, à son histoire et au jeu des relations entre les personnes qui le composent. C’est une approche qui me satisfait beaucoup plus. Autant je me suis senti étrangère aux propos de Catherine Blanc, autant j’ai retrouvé dans le livre d’Esther Perel des choses que j’avais pu expérimenter au cours de ma vie de couple, des questions que je m’étais posées ou sur lesquelles j’avais réfléchi.

Il ne faut pas s’attendre à trouver dans ce livre des solutions miracles, et c’est, à mes yeux, une qualité. Les solutions miracles, en effet, n’existent pas. Esther Perel nous invite à réfléchir sur nous-mêmes, à prendre du recul et à chercher à mieux nous connaître, afin de trouver en nous les pistes qui nous correspondent. Elle propose pour cela des axes de réflexion, incitant par la même occasion son lecteur à prendre conscience des idées reçues qui nous influencent (si elle s’adresse à un public américain, évoque largement la culture américaine et dresse par endroits un portrait idyllique et fantasmé des moeurs françaises, bien des aspects qu’elle évoque peuvent cependant tout aussi bien s’adresser à nous), à prendre du recul par rapport à elles et à réfléchir de façon objective.

Même si nous vivons une époque libérée sexuellement, où le sexe est étalé à loisir dans les médias, nous conservons cependant une part de malaise face à ce qui touche à la sexualité et le respect que nous pouvons éprouver à l’égard de notre conjoint ou la crainte de lui montrer une image de nous trop débridée peuvent constituer un frein à la sexualité.

 Les enfants représentent également souvent un bouleversement qui peut avoir des conséquences négatives sur la sexualité du couple. Ils renforcent en effet la nécessité de la sécurité et ne laissent pas de place à l’improvisation. Mais pas seulement :

« Au fil des années, j’ai remarqué que la place centrale accordée aux enfants n’était pas une simple question de mode de vie, mais parfois de configuration émotionnelle. Les enfants sont une vraie source d’enrichissement pour les adultes. Leur amour inconditionnel, leur dévouement total, insufflent du sens à nos existences. Le problème surgit lorsque nous faisons appel à eux pour obtenir ce que nous ne trouvons plus chez l’autre : l’impression que nous sommes spéciaux, que nous comptons, que nous ne sommes pas seuls. Transférer ces besoins affectifs d’adulte sur nos enfants représente pour ces derniers un fardeau trop lourd à porter. Pour se sentir en sécurité, ils ont besoin de savoir qu’il existe des limites à leur puissance et à ce qu’on leur demande de façon furtive. Ils ont besoin de nous voir vivre nos propres relations amoureuses, quelles que soient leur formes. Si nous sommes satisfaits sur le plan affectif et sexuel (disons, de façon raisonnable), nous permettons à nos enfants de développer leur propre indépendance, en toute liberté et en toute confiance. »

Par ailleurs, la mère se sent parfois le devoir de se sacrifier pour ses enfants et se consacre à faire des choses utiles, ne s’autorisant plus à penser à elle-même. De plus l’image que la femme a d’elle-même et le regard que son conjoint porte sur elle peuvent évoluer lorsqu’elle devient mère.

« La libération des femmes, qui a permis à leur sexualité de s’affirmer, doit encore franchir le seuil de la maternité, qui n’a rien perdu de son aura de moralité voire de sainteté. La désexualisation de la mère est un point d’appui des sociétés patriarcales traditionnelles, ce qui rend l’invisibilité sexuelle des mères occidentales mordernes particulièrement grave. Est-ce notre héritage puritain qui a privé la maternité de ses aspects sexuels? Sommes-nous convaincus que le désir sexuel est en conflit avec le devoir maternel? »

De nombreux couples sont confrontés à un moment ou à un autre à l’infidélité, les liaisons extra-conjugales étant propices à réveiller le désir émoussé par la vie en couple.

« Avoir une liaison implique un risque, un danger, une perturbation. Ce sont là des éléments qui alimentent l’excitation. dans l’univers retranché de l’amour adultère, on est à l’écart du reste du monde, et le lien se trouve renforcé par le secret qui l’entoure. Puisqu’elle n’est jamais exposée au grand jour, la magie de l’autre est préservée. Savoir si nos amis aiment ou non notre amant ou notre maîtresse ne nous inquiète pas, puisque personne ne les connaît. Les liaisons s’épanouissent aux marges de nos vies, merveilleusement loin des rendez-vous chez le dentiste, des impôts et des factures à payer. »

On peut contrôler les actes du conjoint, mais on n’a pas de prise sur ses sentiments, désirs, attirances. Plutôt que de chercher à priver le conjoint de sa liberté, Esther Perel nous invite à en prendre conscience et à l’accepter : respecter cette liberté, dans les limites qui conviennent à chaque couple de la simple acceptation que le conjoint puisse parfois être attiré par d’autres jusqu’au couple ouvert, la palette des possibles est très vaste), peut contribuer à rendre la relation plus forte.

L’auteur s’attarde également longuement sur les fantasmes. Nous avons souvent du mal à les accepter, parce qu’ils ne collent pas avec l’image que nous avons de nous-mêmes et de notre personnalité :

« Ce qui nous excite est bien souvent contraire à l’image que nous préférons donner de nous-mêmes, ou à nos convictions morales et idéologiques. »

Ils font néanmoins partie de nous-mêmes et consituent une facette de notre personnalité. Il est intéressant de les analyser pour mieux nous comprendre et savoir ce que nous recherchons et attendons de nos partenaires.

Dans le domaine des fantasmes, comme dans tous les autres, si Esther Perel invite beaucoup à l’introspection, elle ne juge cependant pas nécessaire et bénéfique de tout partager avec le conjoint : il est important de garder son jardin secret, et de se préserver un espace de liberté.

Je me suis contentée d’esquisser en quelques (!) lignes les prémices des principaux thèmes développés dans l’ouvrage. Je n’ai pas été d’accord avec tout ce qu’elle dit, forcément, mais j’ai trouvé dans l’ensemble ses propos pertinents et constructifs. Qui se lancerait dans la lecture du livre dans l’espoir d’y trouver des solutions toutes faites serait déçu et aurait l’impression qu’il n’apporte rien. Mais je l’ai trouvé au contraire très intéressant parce qu’il nous invite à considérer des évidences avec un oeil nouveau, à porter sur nous-mêmes un regard plus approfondi et plus objectif. Les solutions à nos problèmes sont propres à nous-mêmes et sont en nous, Esther Perel nous indique des pistes pour les chercher, en nous incitant à réfléchir et à nous questionner. Peut-être est-ce de là que vient le choix du titre?

L’intelligence érotique
Esther Perel
Editions Robert Laffont
Collection Réponses

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« Il ne se passe pas un été sans jeux et tests pour mesurer l’érotisme, sans conseils pour rompre la routine du couple s’appuyant sur les fameux clichés des lieux insolites, des dessous affriolants, des tenues provocatrices, des cours de strip-tease ou des parties fines. Déguisée en fille de joie, caricature d’elle-même, la femme a-t-elle quelque chance de se sentir tranquille et libre dans sa sexualité? Quand certaines, croyant y trouver la réponse à leur question, s’y aventurent, elles se le font payer, souvent très cher, en inhibitions accrues. La violence de l’interdit ne cesse de s’opposer à la violence du désir, et réciproquement. La pornographie ne fait pas seulement du tort aux femmes en les réduisant à des objets. Bien souvent seul outil de « l’éducation sexuelle » masculine, elle impose aux hommes, en gros plans, un rythme et des performances illusoires, un type de relation, une norme corporelle que seule une autre fiction peut égaler. […] Attendu pudique et soumis, le sexe des femmes ne les expose pas à ce genre de dérive. Mais la pression des magazines, truffés de pages de mode, d’images publicitaires totalement virtuelles, de régimes minceur, de conseils de beauté, d’invitations à la libération et l’épanouissement sexuels, ne les épargne pas davantage. On leur vante les attraits de la beauté, de l’élégance pour elles-mêmes (épanouissement personnel oblige) alors que leur objectif n’est, bien entendu, que de séduire (rassurer?) l’Homme. Arrêtons d’être dupes. Avant de correspondre à une image, il faut s’interroger sur le désir d’y correspondre et le supplément de liberté que cette image peut nous apporter ou non. »

J’avais envie de commencer par citer ce long paragraphe un tantinet provocateur parce qu’il résume bien l’esprit dans lequel a été pensé cet essai et parce que, si je ne partage pas totalement ce qu’elle dit car ses propos me semblent manquer un peu de nuances, je trouve qu’elle incite le lecteur à une réflexion sur lui-même à la fois utile et intéressante, un peu comme le fait Stéphane Rose dans Défense du poil.

Catherine Blanc est sexothérapeute et c’est, à travers 8 portraits de femmes, son expérience au quotidien avec ses nombreux patients qu’elle partage dans ce livre. Il y est essentiellement question de l’absence ou de l’insuffisance du désir et de la difficile quête de l’orgasme. Dans chacun de ces portraits, d’autres cas, soit similaires, soit illustrant des réflexions connexes sont évoqués. Comme l’indique l’auteur au début de son ouvrage, il ne s’agit pas pour le lecteur ou la lectrice de se reconnaître dans l’un de ces portraits, mais de piocher des idées qui peuvent ouvrir des pistes de réflexions sur soi-même.

Il ne me paraît effectivement pas évident de se retrouver dans ces portraits car les cas cités sont plus ou moins des cas d’école : les patientes ont toute eu une enfance difficile avec des parents absents, voire morts, ou trop autoritaires, ou des beaux-parents à gérer, et qui pèse sur leur vie sexuelle et leur conception de la sexualité. Ces cas sont abordés d’une façon que je qualifierais, par ignorance, de très freudienne. C’est une approche qui m’a toujours un peu dérangée, peut-être à tort, car elle me semble très réductrice. J’ai du mal à admettre que la psychologie de l’être humain soit purement analysée à travers le prisme de la sexualité et j’ai plusieurs fois tiqué en lisant le chapitre introductif de l’essai dans lequel, afin d’expliquer la conception actuelle de la sexualité dans notre société, elle revisite mai 68 en réduisant les revendications des manifestants à une aspiration à une sexualité plus libre.

Je lui reprocherais également d’être un peu prude, ce qui se ressent par moments dans ses propos. Par exemple, si elle rappelle utilement que l’existence du point G n’est toujours pas scientifiquement prouvée,  je l’ai soupçonnée de manquer quelque peu d’objectivité en ce qui concerne la sodomie et les sensations que celle-ci peut procurer. 

Néanmoins, c’est une lecture qui m’a parue intéressante car j’y ai effectivement trouvé matière à réflexion. Elle fait par exemple un parallèle entre le temps de l’amour courtois, qui affichait le désir mais faisait de la consommation un tabou, et notre époque qui, au contraire, affiche la jouissance à travers une pornographie omniprésente mais fait du désir un tabou. Je ne sais pas trop si je suis d’accord ou pas avec cette théorie, mais j’ai eu tout du moins envie de réfléchir à ce que j’en pensais. J’ai également été intéressée par l’analyse qu’elle fait des conséquences de l’importance accordée à l’organe sexuel masculin, tant sur les femmes que sur les hommes dont on a tendance à complètement oublier qu’ils ont d’autres zones érogènes qui mériteraient d’être mieux exploitées.

Catherine Blanc soulève de nombreuses problématiques mais ne donne pas de solutions. Ne serait-ce que parce qu’il n’existe pas de solutions toutes faites. Elle se contente d’indiquer quelques pistes qu’elle a suivies avec ses patients et patientes.

Nombreux étant les passages sur lesquels j’ai eu envie de m’arrêter, parce qu’ils me parlaient ou me poussaient à la réflexion sur un sujet ou un autre, que je ne résiste pas à l’envie de citer encore quelques passages.

« Il y a quelques dizaines d’années, il fallait embrasser un garçon ou une fille pour ne pas avoir l’air bête devant les copains ou les copines; il y a quelques années, il fallait coucher, peu importait le désir pourvu que ce soit chose faite; aujourd’hui, les jeunes gens se sentent devoir tout faire, tout essayer, tout vivre d’une sexualité guidée par le regard et les discours des autres, et non par leur désir, dans une démarche où finalement se lit la destruction du pulsionnel. »

« Alors que l’on ne cesse d’asséner aux hommes qu’ils se doivent d’offrir à la femme le temps de sa jouissance, nombre d’entre elles, exaspérées de ne rien ressentir, vivent douloureusement ces interminables minutes au terme desquelles elles n’entrevoient que l’échec. Une impatience qui signe déjà en elles l’impossibilité de la jouissance. Pendant que l’homme se répète « il faut que je tienne! », la femme pense en secret « viens! tu vas venir, oui ou non? ». Alors, afin de mettre un terme à cette épreuve de force, à ce malentendu, elles simulent, à grand renfort de respiration haletante, de cris rauques ou haut perchés. »

« Sans juger du bien-fondé de l’exhibition du corps féminin dans les publicités, la violence des réactions contre certaines d’entre elles dit aussi la crainte qu’elles inspirent à ceux qui les condamnent. De même, tous les accoutrements destinés à masquer le corps des femmes traduisent la crainte que leurs formes dévoilées inspirent. Or, la peur ne fait que renvoyer à l’animalité supposée de la sexualité. Refusant de la comprendre ou de l’admettre, nous posons des interdits qui, au lieu de nous civiliser, nous avilissent. Le respect des femmes ne passe bien évidemment pas par l’affichage de leur sexe mais par l’autorisation qu’elles ont d’en jouir selon leur désir. »

 « Voilà peut-être où se situe l’amour dans son expression mature : non plus deux êtres unis dans la douleur de l’insécurité et le besoin de l’autre pour combler le manque, mais deux êtres autonomes, unis dans la reconnaissance de leurs richesses personnelles pour les offrir à l’émerveillement et au partage de l’autre. Aimer, c’est jouir et se réjouir que l’autre soit autre que soi. Mais encore faut-il s’accorder à soi-même quelque crédit… »

J’édite pour signaler deux articles parus, l’un sur Slate, l’autre sur Sexactu que je vous encourage vivement à aller lire!

La sexualité des femmes n’est pas celle des magazines
Catherine Blanc
Pocket

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