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Archive for the ‘Essais’ Category

313WZ8C2F9L__SY445_Patrick Wald Lasowski est un spécialiste de la littérature libertine du XVIIIe siècle ainsi que de la littérature du XIXe siècle. Il enseigne à Paris VIII. Lorsque j’ai entendu parler pour la première fois de lui et de son style si particulier, et que j’ai vu la liste de ses ouvrages, je me suis dit : « Il me les faut tous! ».

J’ai commencé il y a 2 ans avec Le traité des mouches secrètes, et je poursuis donc avec celui-ci. Je pense que je continuerai ma découverte de sa bibliographie tout doucement, pour que, pendant longtemps, je puisse me dire qu’il m’en reste encore à lire.

Au temps des libertins, lorsqu’un homme cherchait à séduire une femme et que celle-ci considérait sa démarche d’un oeil favorable, elle ne cédait pas d’un coup mais lui accordait, plus ou moins lentement ou rapidement, ce qu’on appelait des faveurs, c’est à dire essentiellement la permission de se livrer sur sa personne à des baîsers ou des caresses, de plus en plus intimes. Le jeu de la séduction se couplait ainsi à des sortes de préliminaires. Très logiquement, l’ultime faveur est l’acte sexuel. C’est une expression que j’ai toujours trouvé très jolie (comme beaucoup de circonlocutions de cette époque) et c’est ce qui a motivé mon choix de ce livre, dans cette bibliographie où tout me fait envie.

Comme Le traité des mouches secrètes, c’est un petit essai totalement atypique. D’ailleurs, en relisant ce que j’ai écrit sur celui-là, je me rends compte que, sur beaucoup de points, je pourrais dire la même chose à propos de celui-ci. Il se lit très vite, d’une part parce qu’il compte à peine une centaine de pages, et d’autre part parce qu’il est d’un accès très facile.

L’auteur y disserte tour à tour des pratiques amoureuses, souvent à travers l’évocation de romans, et des différentes acceptions du mot faveur : celle évoquée plus haut, évidemment, mais aussi les rubans, les nombreux écrits du temps « en faveur de » quelqu’un ou quelque chose, le fait d’être en faveur ou en défaveur. Il soulève des interrogations telles que quel est le délai pour obtenir l’ultime faveur ou celle-ci est-elle un gage d’amour? Il va même au-delà de l’ultime faveur, s’intéressant aux pratiques en vogue parmi les libertins du XVIIIe siècle : le fouet et la sodomie, qu’il qualifie joliment d’extrême faveur.

Du fait de cette multitude d’aspects abordés et de la façon dont il passe de l’un à l’autre, l’ouvrage est assez étourdissant. Je n’ai pas eu le sentiment d’y apprendre grand-chose, mais je suis bien contente de l’avoir abordé avec justement suffisamment de connaissances de base pour ne pas avoir eu à attendre d’y apprendre quelque chose, car je crois qu’alors je me serais sentie complètement perdue.

Au début, mon esprit cartésien a souffert de peiner à trouver une ligne directrice et de cette sensation d’étourdissement. Puis, peu à peu, j’ai eu le sentiment d’être transportée dans un salon de l’Ancien Régime, où les propos, même sérieux, se devaient d’être légers, où les traits d’esprits et le sens de la répartie étaient hautement prisés et où la conversation était un art. A partir de ce moment, j’ai progressivement réussi à lâcher priser et à cesser de chercher une progression logique, j’ai admiré le talent de l’auteur de parvenir à faire revivre ainsi un temps révolu, et j’ai savouré cette langue et cette atmosphère dont j’aime tant à percevoir un petit quelque chose dans mes lectures… et j’ai regretté que le livre soit si court!

Il me permet d’enregistrer in extremis une participation dans la catégorie « Les instituteurs immoraux » du challenge Badinage et libertinage de Mina… que j’espère vivement qu’elle va prolonger parce que je suis loin d’avoir épuisé tout ce que j’ai envie de lire sur le sujet!

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Jusqu’à présent, je ne connaissais Agnès Giard qu’à travers son blog, que je suis régulièrement. J’admire son érudition et j’apprécie de trouver à puiser chez elle des idées de lecture, mais, bien souvent, je ne la suis ni dans ses raisonnements, ni dans ses opinions, ce qui fait que ce que j’y lis m’intéresse et m’agace, voire parfois m’indigne, à la fois. C’est donc non sans une certaine appréhension que je me suis lancée dans ce livre.

J’ai bien retrouvé la blogueuse dans l’écrivain et ai, une fois de plus, été admirative devant l’étendue de ses connaissances mais, si j’ai ronchonné intérieurement au début parce que je craignais qu’elle n’aborde pas certains aspects, mes récriminations se sont faites de plus en plus rares au fur et à mesure que j’avançais, parce qu’elle dresse un panorama très complet et aborde son sujet dans son ensemble. De même, à plusieurs reprises, au début du livre, j’ai fulminé intérieurement parce que je la trouvais trop complaisante vis à vis de comportements que je trouvais choquant. Ce fut le cas par exemple lors d’un passage où elle évoque un réalisateur de films porno qui cherche à montrer la honte chez ses actrices et qui a poussé le perfectionnisme au point qu’une de ses actrices a fini dans un hôpital psychiatrique après un tournage. En avançant dans le livre et en réfléchissant, j’en suis arrivée à me dire que c’était ma propre indignation qui me faisait trouver son ton approbateur, et qu’elle a en fait adopté une attitude plutôt neutre qui est, au final, celle qui me semble la plus appropriée pour ce type d’ouvrage.

Toujours est-il qu’il m’a été impossible de rester indifférente à la lecture de ce livre. Grosse lectrice de mangas, je suis de plus en plus fascinée par la culture japonaise à mesure que j’apprends à la connaître et j’ai ressenti à la lecture de ce livre les sentiments que m’inspirent le Japon de façon générale : un mélange d’attirance et d’incompréhension, voire de répulsion.

Il faut dire que, si l’on synthétise ce qu’elle expose dans le livre, le résultat est assez glauque. En tentant de résumer ses propos en quelques lignes, je vais forcément caricaturer un peu mais, ce qu’il en ressort de façon générale, c’est que est considéré comme beau et attirant ce qui est éphémère (la floraison des arbres comme la fraîcheur des jeunes filles) et que, au Japon, on détruit ce qui est beau (fantasmes de viols, d’humiliation). Passant des fantasmes à la société japonaise, elle fait la description d’un peuple que j’ai ressenti comme étant en train de s’autodétruire : elle affirme que, selon une étude de 2005, 1/3 des couples mariés n’avait pas fait l’amour depuis plus d’un mois. Une étude de 2010 semblerait montrer que ce chiffre a encore augmenté, pour dépasser 40%. En parallèle le nombre d’hommes célibataires s’accroît de façon inquiétante, à tel point que le ministère de l’Education a débloqué des fonds en 2001 pour les éduquer.

Agnès Giard nous dresse le portrait d’une génération d’hommes qui ont grandi entre un père absent et une mère qui les chouchoutait et leur mettait la pression pour les études, qui ont tout consacré à leur vie professionnelle, qui attendent seulement d’une épouse qu’elle leur serve de boniche, qui ne savent pas que dire aux femmes ni comment les séduire, et qui n’ont pas envie de s’y atteler. Ces hommes, qui terminent leurs journées de travail avec leurs collègues dans les bars à hôtesses, préfèrent collectionner les petites culottes souillées ou les poupées sexuelles plutôt que de nouer des relations avec des femmes.

Face à eux, les jeunes femmes, qui n’ont pas connu la même pression, seraient des écervelées uniquement préoccupées de leur apparence et de posséder tous les produits à la mode. Parmi ces femmes harcelées dans les transports ou au travail, certaines n’hésitent pas à exploiter les désirs masculins pour augmenter leur pouvoir d’achat… tout en continuant à rêver au grand amour.

Personnellement je trouve ça flippant!

 Evidemment, la question que je me suis posée est : dans quelle mesure ce qu’elle décrit est-il digne de foi… et je suis bien incapable d’y répondre, puisqu’elle en sait infiniment plus que moi sur le sujet! Le seul point sur lequel je me permettrais d’émettre une opinion est le sujet des yaoi (comme j’en lis beaucoup et que j’ai lu quelques livres à leur sujet) qu’elle évoque en quelques lignes. J’ai trouvé ce qu’elle en disait caricatural et réducteur. C’était très bien écrit et ça sonnait très joliment, mais il m’a semblé que l’objectivité y perdait. Les légendes et anecdotiques historiques qu’elle évoque pour expliquer l’origine des yaoi m’ont intéressée et m’ont semblé bien éclairer certaines choses qu’on retrouve dedans, mais j’ai eu néanmoins le sentiment qu’elle passait à côté de quelque chose. Ce qui fait que je n’ai pas pu m’empêcher de considérer l’ensemble de l’ouvrage avec un peu de suspicion.

Cependant, j’ai retrouvé dans ce qu’elle décrit beaucoup de traits que j’avais pu croiser à maintes reprises dans des mangas, animes, romans ou articles, et qui semblent des éléments constitutifs importants de la culture érotique ou de la société japonaise. Ce que j’ai toutefois regretté, c’est qu’elle les place sur le même plan que des pratiques qui semble beaucoup plus marginales. Ainsi elle consacre tout un chapitre aux poupées qui, loin d’être simplement des jouets sexuels, sont des oeuvres d’art et quasiment des compagnes pour leurs propriétaires. A en croire Agnès Giard, les japonais préféreraient maintenant aux vraies femmes ces copies inanimées. Néanmoins, pour évoquer un magazine à gros succès traitant exclusivement de ces poupées, elle indique qu’il compte 8 000 lecteurs réguliers!

Je trouve donc difficile, à la lecture de cet ouvrage, de se faire une idée réelle de la culture érotique japonaise.

Néanmoins, il y a énormément de choses à en retirer et sa lecture vaut largement le coup, car elle est tout de même très instructive. Déjà, c’est un livre superbe, abondamment et très joliment illustré. D’autre part, ce gros livre de plus de 300 pages est une véritable mine pour qui s’intéresse à la culture japonaise et veut la découvrir. Comme je l’ai dit plus haut, l’érudition d’Agnès Giard est très vaste et éclectique. On découvre donc dans le livre nombre de légendes, récits historiques, artistes officiant dans le domaine de l’érotisme. J’y ai relevé beaucoup de références d’écrits littéraires et d’essais sur le Japon. Et c’est un livre que je garderai près de moi, car il me faudra énormément de temps pour approfondir et digérer les photographes, dessinateurs, peintres représentés dans le livre et dont les images m’ont plu ou m’ont interpellée. Je vous ferai sans doute part de ces approfondissements dans le futur, au fil des mois.

En refermant ce livre, la réflexion qui m’est venu à l’esprit est que le titre en est un peu mensonger. Ce que j’ai trouvé dedans de plus frappant, c’est qu’il y est seulement question de l’imaginaire érotique de la moitié de la population japonaise : les hommes. Ils ont des critères de beauté, des fantasmes, des envies. Dans tout cela, qu’elles soient vénérées ou maltraitées, les femmes ne sont que des objets de plaisir, pas des partenaires. Bien sûr, Agnès Giard évoque les femmes, mais uniquement par rapport à l’imaginaire érotique masculin. Elles semblent avoir le choix entre trois options : se soumettre aux désirs masculins, les utiliser pour tirer profit des hommes et prendre une revanche sur eux, ou s’en tenir à l’écart. Mais ces femmes ont-elles des désirs, des fantasmes? Quelqu’un s’y intéresse-t-il? Le livre ne nous l’apprend pas!

Cette lecture constitue ma quatrième participation au défi Images du Japon de Kaeru.

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Sous ce titre assez raccoleur se cache un essai très sérieux de Virginia Burrus, une historienne américaine spécialiste du christianisme ancien. Il porte sur un champ d’investigation limité : les hagiographies (Vies de saints), genre littéraire apparu dans l’antiquité tardive. Virginia Burrus traite, dans cet ouvrage, d’une dizaine d’entre elles, qui comptent parmi les premières et les plus célèbres, et qui, pour la plupart, ont été écrites et publiées à la fin du 4e siècle.

Une bonne partie de l’ouvrage consiste en une présentation des auteurs de ces Vies, dont certains sont célèbres (saint Jérôme, Sulpice Sévère ou saint Augustin) et un résumé desdites Vies. Ces parties étaient assez plaisantes car certaines Vies sont de vrais romans d’aventure et leurs auteurs, empressés de clamer les louanges des saints dont ils font la biographie, n’hésitent pas à verser dans le fantastique en rapportant leurs hauts faits et les miracles que ceux-ci ont accomplis. Par ailleurs, j’ai été très contente de connaître enfin les détails de la vie de gens que j’ai si souvent croisés soit dans des livres, soit en peinture dans les églises ou les musées : saint Jérôme, que j’ai déjà cité, saint Martin, l’évêque de Tours, ou sainte Marie l’Egyptienne, et d’être maintenant mieux à même de comprendre la façon dont ils sont représentés dans les oeuvres picturales.

Bien évidemment, la réalité est bien moins sulfureuse que le titre de l’ouvrage ne le laisserait supposer et ces moines et ces saintes femmes n’avaient pas de vie sexuelle ou y renonçaient. Pourtant, ces Vies ne sont pas totalement dépourvues d’érotisme, qu’il soit apparent (comme le récit que fait saint Jérôme de la tentation à laquelle est exposé un martyr, qu’une prostituée vient aguicher alors qu’il est attaché), symbolique ou l’expression inconsciente de l’univers fantasmatique de l’auteur de la Vie.

Et c’est là que je suis restée sur ma faim. Si le symbolisme et les sous-entendus sont, dans certains cas, évidents, ils le sont nettement moins dans d’autres, et j’aurais aimé que Virginia Burrus les analyse plus et de façon plus claire. Grosso modo, elle donne une longue lecture au premier degré de ces textes, n’explique que peu le second degré, mais part souvent au trentième degré, dans des interprétations philosophico-poétiques que j’ai eu beaucoup de mal à suivre et qui m’ont parfois fait m’interroger sur leur pertinence. Si, comme je le disais plus haut, le résumé des Vies est plaisant à lire, le reste est assez aride et d’un accès qui n’est pas aisé. J’ai regretté de ne pas avoir le livre en anglais, car je me suis demandé si cette aridité venait de l’auteur elle-même ou de la traduction française, la version originale étant, pour certains ouvrages, plus aisément compréhensible que sa traduction. Toujours est-il que j’ai lu le livre doucement et que j’ai dû pas mal m’accrocher.

Ce que j’ai néanmoins retenu, c’est qu’il y a une opposition entre les Vies de saints et les Vies de saintes. Ce qui compte dans la vie d’un saint, c’est sa vie, tandis que ce qui compte dans celle d’une sainte, c’est sa mort. Les femmes qui sont évoquées dans le livre ne sont pas pour autant des martyres. Souvent aisées, elles peuvent être mères de famille, comme Paula, la mère de saint Augustin, et décident de vivre en fonction de Dieu. Leur mort, tranquille, est érotisée. Le cadavre paraît beau et comme transfiguré, comme si la mort représentait un mariage avec Jésus.

Si l’on retrouve dans les Vies des saints cette aspiration à une union avec Dieu qui renvoie d’eux une image un peu féminisée, ce qui frappe essentiellement ce sont les « couples » entre le saint et l’un de ses disciples, qui évoquent une attirance homosexuelle. Dans le cas de la Vie de saint Martin par Sulpice Sévère, s’y ajoute tout un jeu sur les échanges de conditions sociales et de pouvoir, non seulement à l’intérieur du récit, mais dans la relation entre le saint et son biographe, celui-ci étant un gallo-romain lettré alors que Martin est d’origine barbare. Si bien que, dans ses commentaires sur ce récit, Virginia Burrus vient non seulement s’appuyer sur un ouvrage de Linda Hart, La performance sadomasochiste, qu’elle cite régulièrement tout au long du livre, mais aussi sur celui de Anne McClintock, Imperial leather : race, gender and sexuality in the colonial contest, parce que celle-ci y évoque le fétichisme né des relations sexuelles entre personnes de classes sociales différentes dans l’Angleterre victorienne.

Les Vies de celles que Virginia Burrus nomment les saintes catins forment une catégorie à part dans les hagiographies féminines. Contrairement aux autres saintes, leur mort n’est pas l’essentiel : leurs Vies, qui ont connu un grand succès d’édition à l’époque de leur publication, relèvent de la littérature de conversion. L’auteur refuse de voir une opposition binaire entre le péché et la sainteté. Elle y voit au contraire un prolongement :  la conversion est une forme de séduction, une conquête à laquelle on consent. De ce fait, elle voit une continuité et non une rupture dans la vie de ces femmes. Elle affirme ainsi que « la « sainte catin » de l’hagiographie antique est seulement cela : une « catin » déjà sainte et qui pourtant ne se repent pas. » La sainte catin ne cesse pas de séduire et de se rendre désirable mais change simplement d’objet. Cette vision me semble illustrée par la Vie de Pélagie. Celle-ci, à l’origine une actrice, passe un jour près d’une assemblée d’évêques qui détournent les yeux pour ne pas être tentés. Seul l’évêque Nonnos proclame qu’ils devraient se faire ses élèves, et parer leur âme pour plaire à Dieu comme elle pare son corps pour plaire aux hommes.

Je suis contente de cette lecture, même si j’ai peiné dessus. Beaucoup de passages étaient tout de même amusants et je me suis énormément instruite en lisant cet essai, mais je reste sur ma faim car j’aurais voulu comprendre mieux et apprendre plus. De ce fait, je ne le recommanderais pas à quelqu’un qui n’est pas particulièrement passionné par le sujet ou qui le découvre complètement.

La vie sexuelle des saints
Virginia Burrus
Bayard

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Je suis tombée par hasard sur cet essai, lors d’une descente en librairie il y a quelques mois, et je n’ai pas pu résister à la curiosité de découvrir ce qu’il contenait.

L’auteur, indique le quatrième de couverture, est psychologue clinicienne, psychanalyste, docteur en psychopathologie et psychanalyse. Elle a également, dit-elle dans son introduction, vécu 3 ans au Japon. C’est en voyant, à son retour en France, les mangas pulluler dans les librairies qu’elle a eu l’idée d’allier ses deux centres d’intérêts en se penchant sur la question.

Ceux qui me lisent régulièrement se souviennent peut-être que, bien que n’y connaissant rien, j’ai un peu de mal avec ce qui touche à la psychanalyse. Tout en étant curieuse de savoir la façon dont Joëlle Nouhet-Roseman allait analyser les mangas, j’appréhendais un peu la lecture de cet ouvrage, et le fait est que je suis souvent restée assez perplexe. J’ai néanmoins pris plaisir à lire cet essai qui m’a beaucoup intéressée.

En effet, le livre contient plus d’informations sur les mangas que d’analyse de leur contenu à la lumière des théories freudiennes. Il se divise en deux parties. La première, qui vise à présenter les mangas, aborde leur apparition et leur réception en France, revient sur leur histoire, des origines au Moyen Age jusqu’à nos jours, et développe leurs principales caractéristiques. La seconde partie, consacrée à l’analyse des shôjo (mangas pour filles), comprend encore de nombreuses parties explicatives, sur des sujets variés allant de ce qui différencie, dans la forme, les shôjo des autres types de mangas à l’historique de la notion de kawaï, en passant par le théâtre traditionnel japonais.

Cet aspect culturel m’a passionnée. J’y ai appris pas mal de choses et j’ai relevé les références de plusieurs livres qui m’intéresseraient pour aller plus loin. Le seul reproche que j’aurais envie de faire à l’auteur, c’est que, lorsqu’elle parle d’un manga, elle ne peut s’empêcher d’en résumer toute l’histoire jusqu’au dénouement. Mieux vaut déjà le connaître ou ne pas avoir envie de le lire!

J’ai été surprise par le style du livre. En effet,  j’appréhendais de peiner et de ne pas y comprendre grand chose. Au contraire, mis à part quelques pages un peu techniques, il est d’un abord très facile. Son écriture vivante et quelques traits d’humour le rendent même agréable à lire. Pour toutes ces raisons, mon ressenti après lecture est largement positif.

Néanmoins, comme je m’y attendais, je n’ai pas accroché à l’aspect analyse des mangas. Je me suis même sentie par moments assez mal à l’aise, car l’auteur interprète tout selon les écrits de Freud : l’intérêt pour les langues étrangères relève du sexuel, une passion pour la couture exprime la volonté de maîtriser un attribut féminin… J’ai l’impression à la lire qu’il n’y a rien que nous puissions faire qui ne relève d’un aspect de la sexualité infantile, voire d’une pathologie qui nécessite une thérapie, et c’est un sentiment que je trouve effrayant!

Par ailleurs, elle cite souvent des témoignages de jeunes lecteurs et lectrices de shôjo, auprès desquels elle dit avoir « effectué des entretiens de recherche clinique ». Je regrette que l’on ne sache pas combien de jeunes gens elle a reçus, dans quelles conditions et comment ils ont été choisis. Les extraits qu’elle rapporte semblent en effet des cas d’école. Si bien que je n’ai pas pu m’empêcher de me demander si elle a bâti ses théories autour de ce qu’elle a observé ou si elle a, au contraire, simplement retenu les témoignages qui allaient dans le sens de ce qu’elle voulait démontrer.

Pour autant, je ne rejette pas tout en bloc. Certains aspects m’ont intéressée, comme l’étude qu’elle fait des nombreux personnages androgynes ou qui changent de sexe au cours d’une série. Je serais par exemple curieuse de savoir quelle analyse elle fait de Princess Jellyfish, un manga dans lequel un garçon travesti en fille tente d’amener une bande de filles otakus à s’ouvrir au monde et à assumer leur féminité. Si le scénario d’un tel manga ne me semble pas innocent, passer automatiquement et exclusivement les mangas à la moulinette freudienne me semble excessif et réducteur, voire même pas nécessairement pertinent.

Ainsi, elle rappelle bien que l’engouement pour les yaoi (histoires d’amour entre garçons écrites par des filles et pour des filles) est souvent expliqué, tant par les mangakas que par les fans et par ceux qui ont étudié le sujet, par le fait que les lectrices sont tentées de s’identifier aux personnages féminins dans les shôjo, ce qui n’est pas forcément très satisfaisant, du fait des codes auxquels ceux-ci obéissent, alors que le yaoi leur permet de garder une certaine distance avec les personnages. Cependant, Joëlle Nouhet-Roseman en fait immédiatement abstraction pour développer le thème de l’hésitation bisexuelle des adolescentes, leur attirance pour la féminité, et la nécessité de dépasser cette phase pour assumer son sexe. Elle va encore plus loin, à l’occasion d’une évocation du manga Gravitation, dans lequel l’un des personnages principaux a tendance à rufoyer l’autre, et qu’elle interprète en termes de sadisme/masochisme. Les rêveries à caractère masochiste relevant, selon Freud, d’un refus de la sexualité génitale, la lecture de yaoi pourrait représenter une étape transitoire pour accéder à la sexualité génitale.

Néanmoins, cette codification de la relation amoureuse dans les yaoi en dominant/dominé (seme/uke) n’est qu’une transposition des shôjo classiques, le personnage féminin étant simplement remplacé par un personnage masculin. De plus, bien souvent, le personnage féminin des shôjo ne semble devoir aspirer à rien d’autre qu’à rencontrer l’amour et à se réaliser en devenant une bonne épouse et une bonne mère. Les personnages qui échappent le mieux aux codes du shôjo sont ceux, comme Princesse Saphir ou Lady Oscar qui, sous des vêtements masculins, peuvent connaître une existence bien plus intéressante. Mais l’auteur ne dit rien de ces codes, pourtant tout aussi stricts que ceux du yaoi, et ne semble pas s’y intéresser.  Par ailleurs, elle rappelle combien le marché des mangas est segmenté, chaque série s’adressant à une catégorie de public précise. Aussi je m’étonne qu’elle mentionne simplement que les jeunes filles sont également très friandes de shônen (mangas pour garçons) sans chercher à aller plus loin, à comprendre cet attrait et à déterminer exactement ce qu’elles lisent.

Dans le même ordre d’idée, j’ai été un peu surprise qu’elle s’arrête au fait que la culture japonaise attire les français et que les mangas trouvent un écho en eux et soient compris par eux, sans s’interroger sur d’éventuelles différences culturelles et disparités de goûts et de réception. Il me semble étonnant que, pour analyser la psychologie des adolescentes françaises, elle s’appuie sur des mangas qui ne sont pas traduits en France. Ainsi, elle consacre tout un chapitre aux mangas d’horreur qui, dit-elle, attirent beaucoup les jeunes japonaises. Or, à ma connaissance, les mangas d’horreur qu’on peut trouver en France rentrent très majoritairement dans les catégories shônen ou seinen (mangas pour hommes adultes), je ne crois pas en avoir rencontré parmi les shôjo (mais ça peut être une lacune de ma part, étant donné que je m’intéresse peu aux shôjo). De la même façon, elle évoque l’attrait pour les relations plus ou moins incestueuses, notamment à travers un manga des Clamp. Néanmoins, je me demande là encore si ce qu’elle dit peut s’appliquer aux lecteurs français de mangas autant qu’aux lecteurs japonais. Les remous provoqués auprès des lecteurs français par la fin de la série Un drôle de père, qui flirte avec l’inceste avant de s’en débarrasser par une pirouette, m’incitent à me demander si ce dénouement a reçu une réception identique au Japon ou si la réaction du public français est propre à nos moeurs occidentales, et, plus largement, si l’inceste est si acceptable que ça en France.

Pour toutes ces raisons, j’ai eu le sentiment que ses recherches auraient pu être plus creusées et je me suis demandée si elle s’était appuyée sur des lectures de mangas et témoignages pour illustrer ses théories ou si elle avait construit ces dernières à partir de l’analyse des données qu’elle a pu rassembler. La lecture de cet essai, bien construit et d’un accès facile, est néanmoins intéressante et instructive pour qui s’intéresse aux mangas.

Les mangas pour jeunes filles, figures du sexuel à l’adolescence
Joëlle Nouhet-Roseman
Editions érès
Collection La vie devant eux

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Michel Dorais est un chercheur, spécialisé en sociologie de la sexualité. Aussi je m’attendais à ce que ce petit essai soit plus scientifique, qu’il s’appuie sur des études, indique les références de ses sources, creuse les thèmes abordés. L’ouvrage est, au contraire, dépourvu de tout cela. Il s’adresse à un large public et est aisément accessible au commun des mortels. C’est une qualité, et en même temps un défaut, car ses propos, dans leur simplicité, ont un faux air de discussion de café du Commerce. Je suis peut-être un peu sévère en écrivant cela, car les idées qu’il développe sont intéressantes et offrent matière à s’interroger sur soi-même. Mais je reste néanmoins sur ma faim, parce que le fait qu’il affirme sans justifier ce sur quoi il s’appuie, mis à part le bon sens, enlève de la force à son propos et parce que, en refermant le livre, je n’ai pas l’impression d’avoir appris grand chose.

Ce petit essai s’intéresse à la façon dont fonctionne l’attraction sexuelle, et donc à l’érotisation. Celle-ci est un processus actif. Elle consiste en effet à construire une mise en scène faisant appel aux cinq sens. L’érotisme est ainsi une forme d’art, puisqu’il repose sur l’imagination et la créativité de chacun. L’érotisation est un processus complexe qui met en jeu des mécanismes et sentiments contradictoires.

Ainsi, la détermination de ce que nous percevons comme érotique nous échappe dans une certaine mesure. Nous sommes influencés, de façon plus ou moins importante, mais au moins un minimum, par certains éléments des cultures et sous-cultures dans lesquelles nous vivons, que cette influence se traduise par une adhésion ou un rejet desdits éléments. Nous sommes également influencés par nos premiers émois sexuels, qui surviennent par hasard, et, de façon plus large, par notre vécu :

« Les frustrations émotives et les traumatismes affectifs de l’enfance, de l’adolescence puis de l’âge adulte conditionnent grandement les élans amoureux ou sexuels de chaque individu. En recherchant des situations ou des personnes susceptibles de calmer ou de compenser ses désarrois antérieurs, il essaie de réécrire le passé ou, mieux encore, de l’exorciser. »

Nous conservons cependant dans le même temps une bonne part de libre-arbitre. Si notre environnement et notre vécu nous poussent à être plutôt attirés par un certain type de personne, le choix des partenaires et des activités pratiquées avec ceux-ci nous appartient totalement. Par ailleurs, le processus d’érotisation est propre à la sensibilité de chaque personne : presque tout peut être perçu comme érotique mais chacun a sa propre conception de ce qui est érotique ou pas.

L’érotisme est attisé par le mystère. Il repose sur la suggestion, le désir. C’est une promesse. Nous sommes donc à la fois attirés par les personnes qui nous semblent les plus opposées à nous-mêmes, que ce soit par leur race, leur sexe, leur personnalité…, cette opposition les rendant mystérieuses et, en conséquence, attractives,  et par ce qui nous semble interdit. L’objet du désir doit être suffisamment hors de portée, car le désir s’éteint s’il est satisfait, mais pas inatteignable car un excès de frustration est tout aussi fatal au désir : il est bon qu’il y ait des obstacles à surmonter mais ceux-ci ne doivent pas être insurmontables.

L’amour, qui implique la sécurité et le partage au quotidien avec l’être aimé, est assez difficilement compatible avec la préservation d’une certaine part de mystère. De ce fait, la cohabitation entre le désir et l’amour s’avère délicate. Les aventures extra-conjugales ont le goût de l’interdit et

« L’infidélité ou plus précisément la non-exclusivité s’expliquent souvent du fait que la relation avec l’Autre est devenue sans surprise, sans défi, sans faculté d’étonnement. »

Pourtant, en même temps que nous recherchons ce qui nous est étranger, nous sommes également en quête de ce qui nous est complémentaire. Le terme complémentaire est ici entendu dans le sens de ce qui nous permettrait d’être complets. C’est donc ce dont nous estimons manquer, avoir en quantité insuffisante. Ce n’est pas nécessairement ce que nous n’avons pas. Une personne peut par conséquent devenir objet de désir si nous croyons qu’elle a ce qui nous manque. L’apparence, le rôle joué sont donc des éléments importants, d’où la place occupée par les jeux de rôles dans l’imaginaire érotique. Le revers de la médaille est qu’on s’expose à de possibles déconvenues si le partenaire n’a pas les qualités qu’on lui a prêtées ou si notre perception de ce qui nous manque évolue avec le temps, l’autre perdant de son intérêt avec la disparition de notre sensation de manque.

Dans une certaine mesure, nous avons tendance à déshumaniser les personnes désirées, dans la mesure où leur corps devient un objet dans notre imaginaire (attraction pour une certaine partie de l’anatomie d’une personne, par exemple). Cet aspect permet à l’auteur de faire remarquer l’opposition qui existe entre l’érotisme qui, est comme dit plus haut, tout en suggestion, et la pornographie, qui chosifie les personnes en les réduisant à leur génitalité, qui vise à exhiber le plus possible et ne laisse rien à l’imagination.

Mais, en parallèle à cette déshumanisation, nous éprouvons souvent de l’empathie à l’égard des personnes que nous érotisons, en raison de plusieurs facteurs, tels que l’importance d’une communion psychique venant s’ajouter à la communion des corps, le fait que notre plaisir s’accroît de celui de l’autre, ou celui que notre sexualité s’enrichit de ce que nous apprenons des pratiques des autres.

De ce fait, l’émoi érotique est perçu comme une révélation : révélation de soi, un individu ayant tendance à se croire défini par ses désirs, révélation de l’autre et révélation du plaisir.

Je me suis bornée à vous livrer une synthèse de ce que j’ai retenu de l’essai sans porter de jugement sur le fond. Il se trouve que j’ai été très souvent d’accord avec lui. Cependant je ne l’ai pas forcément trouvé très convaincant dans ses affirmations. Par exemple, au tout début du livre il écrit :

« Si les humains étaient, tels des zombies, téléguidés ou leurs gènes, on serait attiré par toutes les personnes d’un sexe ou de l’autre. »

Pour lui, le fait que nous soyons attirés par certaines personnes et pas d’autres, et que nos attirances soient différentes de celles du voisin est la preuve de notre libre arbitre et du caractère réfléchi de notre démarche. Mais quelqu’un qui soutient la thèse que nous sommes soumis à nos gênes / hormones / …  ne pourrait-il pas lui répondre que notre instinct de mammifères nous pousse à sélectionner les partenaires qui nous semblent les plus propices à la perpétuation de l’espèce et que donc ça ne prouve rien?

J’en reviens là à ce que je regrettais plus haut à propos du manque de justification et d’argumentation. Il y aurait largement eu matière à faire quelque chose de plus solide et approfondi.

De ce fait, sa lecture ne me paraît pas indispensable, c’est pourquoi je vous ai livré une longue synthèse afin de vous donner un aperçu du contenu. Les thèmes abordés sont cependant plus nombreux que ça et, pour ne pas tout dévoiler quand même, si certains se sentent inspirés par ce petit livre, je n’ai pas fait mention de certains développements et réflexions qui m’ont paru intéressants.

Si je reste sur une impression mitigée, j’ai cependant envie d’essayer un autre de ses livres, pour me faire une meilleure idée. Il  a notamment beaucoup travaillé sur la prostitution, qui est un sujet que j’aimerais aborder ici… un jour… quand je trouverai le temps!

Petit traité de l’érotisme
Michel Dorais
VLB Editeur

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Eloge de la masturbation

Le titre de ce petit essai d’une centaine de pages est un peu trompeur, car seul son postlude (je ne connaissais pas le mot, mais je le trouve très joli) constitue un véritable éloge de la masturbation. Le corps de l’ouvrage peut se découper en deux parties, une historique et une littéraire.

Dans la première partie, l’auteur s’attache à expliquer pourquoi la masturbation a été si vivement condamnée au 19e siècle. Selon lui, le coupable serait Samuel Tissot, un médecin suisse devenu célèbre pour avoir publié des ouvrages de vulgarisation, donnant des conseils de santé au peuple, et qui est également l’auteur de Testamen de morbis ex manustupratione (Essai sur les maladies produites par la masturbation), publié en 1758, qui devint un best-seller réédité à de nombreuses reprises. Selon l’auteur, le terrain aurait été préparé par la découverte en 1677 des spermatozoïdes. Philippe Brénot narre de façon passionnante les réactions provoquées par l’observation au microscope de ces petits « têtards ». Certains ont voulu y voir des hommes minuscules. De là à voir un crime dans le fait de répandre la semence dans un but autre que la reproduction, il n’y avait qu’un pas à franchir! L’auteur évoque ces maladies dont on disait que les hommes et femmes qui s’adonnaient à la masturbation risquaient d’être atteints et explique comment, d’une réprobation médicale, on est passé à une condamnation morale.

Cette partie est intéressante, racontée de façon très vivante, et j’ai appris des choses en la lisant. Il y a toutefois un point qui m’a un peu gênée : il prend violemment position contre les auteurs qu’il évoque, écartant d’un revers de main leurs allégations sur la simple affirmation qu’elles sont ridicules. Je pense que son propos aurait gagné en force et en crédibilité à être plus factuel. Bien que je partage en tout son opinion, je me suis interrogée, de ce fait, sur l’objectivité et la rigueur avec lesquelles il a mené ses recherches, et je trouve ça un peu dommage. Il faut dire que je n’ai pas pu m’empêcher de faire une comparaison avec L’harmonie des plaisirs d’Alain Corbin, que je suis également en train de lire et qui, s’il est moins facile d’accès, est d’une rigueur historique irréprochable (Bah oui, je suis toujours dessus! Comme je prends beaucoup de notes, je n’avance pas vite. Ca ne va pas être simple de synthétiser tout ça après…).

Dans la deuxième partie, Philippe Brénot montre que, en dépit des condamnations médicales et morales qui ont eu cours à certaines époques, la masturbation a toujours été présentée sous un jour favorable dans la littérature. Continuant à jouer les esprits chagrins, je ne peux pas m’empêcher de me demander si l’on ne pourrait pas trouver des contre-exemples. Malheureusement ma mémoire de poisson rouge me laisse dans le brouillard… Néanmoins, j’ai apprécié qu’il illustre son propos de nombreux extraits, dont certains d’auteurs que je ne connaissais pas. Là encore, j’ai été très intéressée.

Même s’il faut toujours que je joue les casse-pieds, j’ai trouvé la lecture de ce petit essai plaisante et instructive et je le recommande chaudement!

Philippe Brénot est psychiatre, il enseigne la sexologie à Paris Descartes et il est l’auteur de pas mal d’ouvrages sur la sexualité, parmi lesquels j’en ai repéré quelques-uns qui me tentent bien.

Eloge de la masturbation
Philippe Brénot
Zulma

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« Il ne se passe pas un été sans jeux et tests pour mesurer l’érotisme, sans conseils pour rompre la routine du couple s’appuyant sur les fameux clichés des lieux insolites, des dessous affriolants, des tenues provocatrices, des cours de strip-tease ou des parties fines. Déguisée en fille de joie, caricature d’elle-même, la femme a-t-elle quelque chance de se sentir tranquille et libre dans sa sexualité? Quand certaines, croyant y trouver la réponse à leur question, s’y aventurent, elles se le font payer, souvent très cher, en inhibitions accrues. La violence de l’interdit ne cesse de s’opposer à la violence du désir, et réciproquement. La pornographie ne fait pas seulement du tort aux femmes en les réduisant à des objets. Bien souvent seul outil de « l’éducation sexuelle » masculine, elle impose aux hommes, en gros plans, un rythme et des performances illusoires, un type de relation, une norme corporelle que seule une autre fiction peut égaler. […] Attendu pudique et soumis, le sexe des femmes ne les expose pas à ce genre de dérive. Mais la pression des magazines, truffés de pages de mode, d’images publicitaires totalement virtuelles, de régimes minceur, de conseils de beauté, d’invitations à la libération et l’épanouissement sexuels, ne les épargne pas davantage. On leur vante les attraits de la beauté, de l’élégance pour elles-mêmes (épanouissement personnel oblige) alors que leur objectif n’est, bien entendu, que de séduire (rassurer?) l’Homme. Arrêtons d’être dupes. Avant de correspondre à une image, il faut s’interroger sur le désir d’y correspondre et le supplément de liberté que cette image peut nous apporter ou non. »

J’avais envie de commencer par citer ce long paragraphe un tantinet provocateur parce qu’il résume bien l’esprit dans lequel a été pensé cet essai et parce que, si je ne partage pas totalement ce qu’elle dit car ses propos me semblent manquer un peu de nuances, je trouve qu’elle incite le lecteur à une réflexion sur lui-même à la fois utile et intéressante, un peu comme le fait Stéphane Rose dans Défense du poil.

Catherine Blanc est sexothérapeute et c’est, à travers 8 portraits de femmes, son expérience au quotidien avec ses nombreux patients qu’elle partage dans ce livre. Il y est essentiellement question de l’absence ou de l’insuffisance du désir et de la difficile quête de l’orgasme. Dans chacun de ces portraits, d’autres cas, soit similaires, soit illustrant des réflexions connexes sont évoqués. Comme l’indique l’auteur au début de son ouvrage, il ne s’agit pas pour le lecteur ou la lectrice de se reconnaître dans l’un de ces portraits, mais de piocher des idées qui peuvent ouvrir des pistes de réflexions sur soi-même.

Il ne me paraît effectivement pas évident de se retrouver dans ces portraits car les cas cités sont plus ou moins des cas d’école : les patientes ont toute eu une enfance difficile avec des parents absents, voire morts, ou trop autoritaires, ou des beaux-parents à gérer, et qui pèse sur leur vie sexuelle et leur conception de la sexualité. Ces cas sont abordés d’une façon que je qualifierais, par ignorance, de très freudienne. C’est une approche qui m’a toujours un peu dérangée, peut-être à tort, car elle me semble très réductrice. J’ai du mal à admettre que la psychologie de l’être humain soit purement analysée à travers le prisme de la sexualité et j’ai plusieurs fois tiqué en lisant le chapitre introductif de l’essai dans lequel, afin d’expliquer la conception actuelle de la sexualité dans notre société, elle revisite mai 68 en réduisant les revendications des manifestants à une aspiration à une sexualité plus libre.

Je lui reprocherais également d’être un peu prude, ce qui se ressent par moments dans ses propos. Par exemple, si elle rappelle utilement que l’existence du point G n’est toujours pas scientifiquement prouvée,  je l’ai soupçonnée de manquer quelque peu d’objectivité en ce qui concerne la sodomie et les sensations que celle-ci peut procurer. 

Néanmoins, c’est une lecture qui m’a parue intéressante car j’y ai effectivement trouvé matière à réflexion. Elle fait par exemple un parallèle entre le temps de l’amour courtois, qui affichait le désir mais faisait de la consommation un tabou, et notre époque qui, au contraire, affiche la jouissance à travers une pornographie omniprésente mais fait du désir un tabou. Je ne sais pas trop si je suis d’accord ou pas avec cette théorie, mais j’ai eu tout du moins envie de réfléchir à ce que j’en pensais. J’ai également été intéressée par l’analyse qu’elle fait des conséquences de l’importance accordée à l’organe sexuel masculin, tant sur les femmes que sur les hommes dont on a tendance à complètement oublier qu’ils ont d’autres zones érogènes qui mériteraient d’être mieux exploitées.

Catherine Blanc soulève de nombreuses problématiques mais ne donne pas de solutions. Ne serait-ce que parce qu’il n’existe pas de solutions toutes faites. Elle se contente d’indiquer quelques pistes qu’elle a suivies avec ses patients et patientes.

Nombreux étant les passages sur lesquels j’ai eu envie de m’arrêter, parce qu’ils me parlaient ou me poussaient à la réflexion sur un sujet ou un autre, que je ne résiste pas à l’envie de citer encore quelques passages.

« Il y a quelques dizaines d’années, il fallait embrasser un garçon ou une fille pour ne pas avoir l’air bête devant les copains ou les copines; il y a quelques années, il fallait coucher, peu importait le désir pourvu que ce soit chose faite; aujourd’hui, les jeunes gens se sentent devoir tout faire, tout essayer, tout vivre d’une sexualité guidée par le regard et les discours des autres, et non par leur désir, dans une démarche où finalement se lit la destruction du pulsionnel. »

« Alors que l’on ne cesse d’asséner aux hommes qu’ils se doivent d’offrir à la femme le temps de sa jouissance, nombre d’entre elles, exaspérées de ne rien ressentir, vivent douloureusement ces interminables minutes au terme desquelles elles n’entrevoient que l’échec. Une impatience qui signe déjà en elles l’impossibilité de la jouissance. Pendant que l’homme se répète « il faut que je tienne! », la femme pense en secret « viens! tu vas venir, oui ou non? ». Alors, afin de mettre un terme à cette épreuve de force, à ce malentendu, elles simulent, à grand renfort de respiration haletante, de cris rauques ou haut perchés. »

« Sans juger du bien-fondé de l’exhibition du corps féminin dans les publicités, la violence des réactions contre certaines d’entre elles dit aussi la crainte qu’elles inspirent à ceux qui les condamnent. De même, tous les accoutrements destinés à masquer le corps des femmes traduisent la crainte que leurs formes dévoilées inspirent. Or, la peur ne fait que renvoyer à l’animalité supposée de la sexualité. Refusant de la comprendre ou de l’admettre, nous posons des interdits qui, au lieu de nous civiliser, nous avilissent. Le respect des femmes ne passe bien évidemment pas par l’affichage de leur sexe mais par l’autorisation qu’elles ont d’en jouir selon leur désir. »

 « Voilà peut-être où se situe l’amour dans son expression mature : non plus deux êtres unis dans la douleur de l’insécurité et le besoin de l’autre pour combler le manque, mais deux êtres autonomes, unis dans la reconnaissance de leurs richesses personnelles pour les offrir à l’émerveillement et au partage de l’autre. Aimer, c’est jouir et se réjouir que l’autre soit autre que soi. Mais encore faut-il s’accorder à soi-même quelque crédit… »

J’édite pour signaler deux articles parus, l’un sur Slate, l’autre sur Sexactu que je vous encourage vivement à aller lire!

La sexualité des femmes n’est pas celle des magazines
Catherine Blanc
Pocket

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