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Archive for the ‘Biographies’ Category

Jean-Jacques Pauvert a, du fait de ses publications érotiques, souvent eu maille à partir avec la police et la justice. Il a expliqué très clairement les fondements juridiques sur lesquels s’appuyaient ceux qui ont voulu interdire ses livres, et c’est un point qu’il m’a semblé intéressant de développer dans ce dernier billet sur ce blog inspiré par son autobiographie.

Dès ses débuts en tant qu’éditeur et ses premières publications d’oeuvres de Sade, en 1946, Jean-Jacques Pauvert a eu affaire à la Commission du livre, instance qui, d’après ce que j’ai pu comprendre, avait le pouvoir de déterminer si des livres constituaient un outrage aux bonnes moeurs et de préconiser leur destruction ou d’intenter des poursuites contre auteurs et éditeurs.

Néanmoins, la loi à laquelle il a été principalement confronté, et qui s’applique encore aujourd’hui, est la loi « sur les publications destinées à la jeunesse », du 16 juillet 1949. Jean-Jacques Pauvert cite les principaux articles de cette loi, dont je recopie ici les deux premiers :

Article premier « Sont assujetties aux prescriptions de la présente loi toutes les publications périodiques ou non qui, par leur  caractère, leur présentation ou leur objet, apparaissent comme principalement destinées aux enfants et aux adolescents. »

Article 2 « Les publications visées à l’article premier ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes, qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse.

Les publications destinées à la jeunesse doivent être déposées en cinq exemplaires au ministère de la Justice pour être soumises à une commission de contrôle. Et, en cas d’infraction à l’article 2, c’est à dire si les ouvrages présentent sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine ou la débauche, les contrevenants peuvent être punis d’un emprisonnement de un mois à un an, et d’une amende de 1 500 à 15 000 francs. »

Le premier article n’a pas varié d’un mot en 60 ans. Le second a été un peu modernisé : l’interdiction a été élargie à ce qui est susceptible d' »inspirer ou entretenir des préjugés ethniques ou sexistes » et les peines encourues ont été actualisées. Néanmoins, cet article également a peu varié en 60 ans.

Jusque-là, ça semble tout à fait raisonnable. Je me dis simplement qu’il y aurait du boulot pour appliquer la loi à la lettre car la littérature enfantine est, encore trop souvent, diablement sexiste, mais je m’égare…

Les choses se sont gâtées lorsque une ordonnance du 23 décembre 1958 a ajouté à cette loi un article 14, rédigé tel que suit : 

Il est interdit de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs de dix-huit ans, les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique ou de la place faite au crime.

Il est interdit, en outre, d’exposer ces publications à la vue du public en quelque lieu que ce soit et notamment à l’extérieur ou à l’intérieur des magasins ou des kiosques ou de faire pour elles de la publicité sous quelque forme que ce soit.

Les publications auxquelles s’appliquent ces interdictions sont désignées par arrêté du ministre de l’Intérieur. La Commission chargée de la surveillance et des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence est habilitée à signaler les publications qui lui paraissent justifier ces interdictions.

Il est bien entendu que, par « mineurs de dix-huit ans », le législateur entend les mineurs de moins de 18 ans. En cas d’infraction à cet article, les peines encourues sont identiques à celles de l’article 1er et, de plus, les policiers peuvent saisir les publications et détruire tout support publicitaire relatif à celles-ci. En outre, lorsque trois publications d’un même éditeur sont interdites au cours d’un intervalle de 12 mois, cet éditeur se voit dans l’obligation de déposer au ministère de la Justice 3 exemplaires de chacune de ses nouvelles publications, 3 mois avant leur mise en vente. S’il tente de s’y soustraire, les ouvrages peuvent être interdits et la maison d’édition elle-même fermée, de façon temporaire ou définitive.

Cet article rend quasiment impossible la vente des livres frappés par ces interdictions : comment faire connaître un ouvrage pour lequel il est non seulement interdit de faire de la publicité, mais même de le présenter à la vue du public? Les ouvrages interdits devaient être conservés par les libraires dans des placards fermés, aux portes non vitrées. De plus, cet article rétablit une forme de censure, dans laquelle une part d’arbitraire est possible, puisque la désignation des ouvrages frappés d’interdiction est à la discrétion du ministre de l’intérieur.

L’article 14 a été modifié et assouplit par Georges Pompidou par une loi en date du 4 janvier 1967. Le principal changement apporté par cette loi, explique Jean-Jacques Pauvert, réside en ce que l’administration ne dispose plus que d’un délai de un an seulement après sa parution pour décider d’interdire une publication.

Enfin, il a été à nouveau modifié par une loi du 31 décembre 1987. Celle-ci a, à la fois, élargi l’objet de l’article 14 (cette fois, je recopie Legifrance) :

Le ministre de l’intérieur est habilité à interdire :

– de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs de dix-huit ans les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique, ou de la place faite au crime ou à la violence, à la discrimination ou à la haine raciale, à l’incitation, à l’usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ;

– d’exposer ces publications à la vue du public en quelque lieu que ce soit, et notamment à l’extérieur ou à l’intérieur des magasins ou des kiosques, et de faire pour elles de la publicité par la voie d’affiches ;

– d’effectuer, en faveur de ces publications, de la publicité au moyen de prospectus, d’annonces ou insertions publiées dans la presse, de lettres-circulaires adressées aux acquéreurs éventuels ou d’émissions radiodiffusées ou télévisées

et adouci son application :

Toutefois, le ministre de l’intérieur a la faculté de ne prononcer que les deux premières, ou la première, de ces interdictions.

L’article 14 est visiblement appliqué de façon beaucoup moins contraignante qu’il ne l’était quand il a été promulgué, les publications à « caractère licencieux » étant désormais exposées à la vue de tous dans les kiosques et librairies. Néanmoins, le cadre juridique existe au cas où, dans le futur, un gouvernement quelconque serait tenté de rétablir la censure. Même si internet, qui s’est démocratisé après la dernière modification de la loi, rendrait sans doute les choses plus difficiles.

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Au cours de l’hiver 53-54, Jean-Jacques Pauvert rencontre fréquemment l’écrivain et éditeur Jean Paulhan. Celui-ci lui parle à maintes reprises d’un manuscrit qu’il voudrait lui faire lire et qu’il est, dit-il, le seul à pouvoir publier, le seul susceptible d’oser. Alors qu’il commence à s’agacer de ne rien voir venir, Jean Paulhan, lors d’une rencontre fortuite, lui remet finalement une enveloppe. Celle-ci contient un manuscrit tapé à la machine, intitulé Histoire d’O. Jean-Jacques Pauvert commence à lire après son dîner.

« A une heure du matin, j’avais fini, le souffle coupé. Je dis à Christiane [sa femme] : c’est MON livre. Paulhan avait raison ; c’est le texte que je cherchais depuis des années. Oui, je suis l’éditeur de Sade, c’est bien, mais avec Histoire d’O, je vais marquer l’époque. C’est vrai : je suis l’éditeur rêvé pour Histoire d’O, comme Histoire d’O est le livre rêvé pour moi. Il n’y a pas deux rencontres comme celle-là en cinquante ans… Je délirais. »

Très tôt le lendemain matin, il téléphone à Jean Paulhan pour signer un contrat avec l’auteur. Mais ce dernier avait déjà signé avec un autre éditeur. Qu’à cela ne tienne! Le lendemain, Jean-Jacques Pauvert avait négocié avec l’autre éditeur et récupéré le contrat.

Il subsistait encore une énigme : qui était l’auteur d’Histoire d’O? Jean-Jacques Pauvert était persuadé d’avoir déjà eu l’occasion de la lire, et il constata qu’il avait raison lorsque Jean Paulhan lui présenta Pauline Réage, qui n’était autre que Dominique Aury. Celle-ci  a raconté dans Une fille amoureuse, que, du coup, j’ai bien envie de lire mais qui n’a pas l’air évident à trouver de nos jours, comment elle en est venue à coucher sur le papier des fantasmes pour plaire à son amant, Jean Paulhan. Jean-Jacques Pauvert rapporte leur entrevue pour signer le contrat en ces termes :

« Nous nous connaissions bien. Et non seulement, je l’avais lue avec passion. Des préfaces, oui, des articles, mais surtout un court texte – comment n’avais-je pas fait tout de suite le rapprochement! -, dans le n°XII des Cahiers de la Pléiade (aujourd’hui défunts depuis longtemps), printemps-été 1951 : « La Révolte de Madame de Merteuil ».
Elle se tenait là, dans son fauteuil, comme toujours modeste, presque invisible. Et séduisante (elle avait quarante-sept ans en 1954). Sagement coiffée, sagement mise, sagement assise comme une jeune fille bien élevée. La voix douce.
Je lui tenais des discours insensés : un chef-d’oeuvre, mais surtout une révolution. Personne n’avait rien écrit de pareil, et nous allions changer le monde, parce que personne n’avais jamais mis en circulation officiellement un texte de cette nature. Elle parlait peu, me trouvant sans doute excessif. Je revins sur terre. J’allais sortir le livre très vite. Je préparais un contrat.
Il fut réduit à l’essentiel : simplement il y était exigé que figure une préface de Paulhan, « Le bonheur dans l’esclavage », et que les droits de quinze pour cent soient partagés ainsi : douze pour Dominique Aury et trois pour la préface de Paulhan. J’avais évidemment tous les droits pour tous les pays, les droits de cinéma, etc. Je me sentais fabuleusement riche. »

Et pourtant, Histoire d’O ne se vend pas. Et, en dépit des nombreux services presse qu’envoie Dominique Aury, la presse reste muette à son sujet. Quelques libraires venait parfois réclamer un exemplaire. Ce n’est que des années plus tard que Jean-Jacques Pauvert apprit que certains de ces libraires trouvaient plus lucratifs de louer le livre à leurs clients que de le leur vendre!

Cependant des rumeurs commencent à courir dans le mondé littéraire. On refuse de croire que l’auteur est une femme. Ainsi :

« Il y avait encore ceux qui admiraient sincèrement le livre, mais dont la nature machiste se refusait à croire une femme capable de penser à de telles turpitudes. Par exemple Albert Camus, tout prêt à défendre le livre en justice (on le verra) mais qui me répétait, en bon Méditerranéen : voyons, Jean-Jacques, jamais une femme ne pourrait imaginer des choses pareilles! Jamais! »

Bien évidemment, Histoire d’O lui valut de nouvelles convocations à la brigade mondaine (après celles causées par sa publication des oeuvres de Sade). Les policiers cherchaient avant tout à découvrir qui était l’auteur. La Commission du Livre, dès la publication d’Histoire d’O, jugea qu’il y avait lieu de déclencher des poursuites. Mais le procès n’eut jamais lieu. La Commission du Livre se borna finalement à prononcer contre le livre les interdictions de vente aux mineurs, d’affichage et de publicité, si bien que, pendant plusieurs années, la diffusion d’Histoire d’O resta confidentielle… avant que l’oeuvre ne connaisse le succès et ne devienne la révolution pressentie par Jean-Jacques Pauvert.

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Très vite, Jean-Jacques Pauvert eut envie de publier Sade. Pendant la guerre et juste après celle-ci, on parlait beaucoup de Sade, les intellectuels écrivaient sur lui, le décrivant comme « important », comme « un grand romancier » et « un grand moraliste », mais il était impossible de le lire, à moins de se procurer une édition clandestine. Jean-Jacques Pauvert, qui considère que Sade tient une place unique dans la littérature, s’était donc mis en tête d’éditer ses oeuvres complètes, de façon à les rendre enfin accessibles. Il devait s’agir d’une édition qui porterait son nom, et non d’une édition clandestine.

Il s’y attela dès 1947 (il avait commencé depuis 2 ans à éditer des livres, mais n’avait encore que 21 ans!). Il commença avec l’Histoire de Juliette, dont les deux premiers volumes parurent à la fin de cette année, et dont les suivants furent publiés petit à petit au cours des années suivantes, en fonction de ses possibilités financières.

Très vite, cette publication lui attira des ennuis : perquisitions de la police, convocations à la brigade mondaine. Les policiers étaient tantôt indulgents, tantôt sévères, mais tous partageaient la même incompréhension face à son obstination de publier Sade. Les plus indulgents lui auraient presque conseillé d’en faire plutôt une édition clandestine. Pendant quelques années, cependant, la police n’alla pas plus loin et ne l’inquiéta pas outre mesure.

Il dut néanmoins faire face à d’autres soucis : les distributeurs refusèrent de diffuser les livres en librairies et beaucoup de libraires refusèrent de les prendre. Il fut donc contraint de se rabattre, pour écouler ses livres, sur les bouquinistes des quais et sur les sex shops de la rue Saint-Denis, où il essuya également des refus : « les clients n’aiment pas ça. Sade, c’est trop sérieux, trop sanglant. » Je ne résiste pas à l’envie de citer un passage qui m’a amusée à propos de ce monde pittoresque :

« Je rencontrais des gens bizarres. La publication de l’Histoire de Juliette, boudée par la plupart des librairies « honnêtes » me faisait entrer peu à peu, comme je l’ai dit, dans le monde interlope des boutiques surveillées par la police, tenues la plupart du temps par des repris de justice, indicateurs à l’occasion. Ils me regardaient avec une certaine méfiance. Je ne rentrais pas dans leurs catégories. J’agissais au grand jour, et je ne m’intéressais pas au côté louche de leur commerce, avec fourniture de godemichés ou de fouets à des clients qui me regardaient de côté, ou se taisaient quand j’entrais. Les libraires ne comprenaient pas pourquoi j’éditais des « bouquins cochons » et refusais les accessoires pittoresques qu’ils me proposaient parfois en échange. Mais en somme je me révélais inoffensif à l’usage…
Il y avait un deuxième degré dans ce monde plus ou moins secret : celui des clients particuliers, qui était d’une certaine diversité. Il y avait des clients qui avaient vaguement entendu parler de Sade comme d’un auteur « croustillant », qui recevaient des volumes et manifestaient leur déception. Il y avait des acheteurs qui mettaient autour de Sade toute une sauce philosophico-ésotérique, et qui m’écrivaient de longues lettres auxquelles je ne répondais jamais.
Et puis il y avait des clients plus spéciaux, qui voulaient me rencontrer, espérant sans doute je ne sais quel piment pour leur pauvre existence. Ils venaient aux parcimonieux rendez-vous que j’accordais, parfois en couple, ce qui était encore plus navrant. Ils m’expliquaient aussi que Sade était décevant, par rapport à une réalité soi-disant secrète qu’ils décrivaient avec mystère, des réticences. Et moi, éditeur de Sade, comment est-ce que je voyais la vie, est-ce que je n’avais jamais été tenté de réaliser des fantasmes, comme eux? Car n’est-ce pas… »

Il continua son travail d’édition avec, en 1952, la publication de La philosophie dans le boudoir. Les distributeurs ne consentaient toujours pas à s’occuper de Sade, mais Jean-Jacques Pauvert avait réussi à trouver quelques libraires et bouquinistes qui lui prenaient des exemplaires. Il poursuivit donc avec, en 1953, La nouvelle Justine et Les cent vingt journées de Sodome.

Une fois ces quatre oeuvres majeures publiées, la Justice commença à bouger et le procès Sade s’ouvrit le 15 décembre 1956. Quand il avait senti le procès approcher, Jean-Jacques Pauvert avait choisi comme défenseur Maurice Garçon : « l’avocat des écrivains, le défenseur de la liberté d’expression ; de surcroît, il était de l’Académie française. » Celui-ci, intéressé, accepta aussitôt de le défendre. Jean Cocteau, André Breton, Georges Bataille, témoignèrent en faveur de Sade au procès.

« Partant de là, Maurice Garçon élaborait pour Sade une défense très simple : oui ou non, l’oeuvre de Sade intéresse-t-elle le monde intellectuel? Oui, apparemment. Donc Jean-Jacques Pauvert a bien fait de l’éditer, pour la première fois au monde avec un nom et une adresse d’éditeur, sans coupures, sans illustrations, honnêtement, en fait. L’oeuvre de Sade est-elle « immorale »? Oui, sans aucun doute. Mais aujourd’hui, nous avons appris à regarder l’immoralité en face.
Il y avait d’autres éléments que Maurice Garçon voulait aborder. En fait, il voulait faire le procès de la censure telle qu’elle s’exerçait  à l’époque, le plus hypocritement du monde. »

Le substitut du procureur fit un réquisitoire très sobre, principalement axé sur le fait que les écrits de Sade étaient contraires aux bonnes moeurs.

Le 10 janvier 1957, Jean-Jacques Pauvert fut condamné à 200 000 francs d’amende et le tribunal ordonna la saisie et la destruction des ouvrages. La presse resta très réservée sur l’affaire. Quant au principal intéressé, il mit en vente, quelques semaines après, L’affaire Sade, dans laquelle étaient reproduits les plaidoiries et témoignages du procès, et  fit aussitôt appel.

Le procès en appel eut lieu l’année suivante. Non seulement son issue s’avéra beaucoup plus favorable : bien que les dispositions du jugement de première instance soient confirmées, le nouveau jugement supprimait l’amende et la destruction des livres, mais ce fut également un jugement important. Jean-Jacques Pauvert l’explique en citant un passage de sa nouvelle édition de L’affaire Sade, augmentée de pièces relatives à l’appel :

« Le jugement remarquable dont nous donnons ici le texte fut rendu par la Cour d’Appel le 12 mars 1958. Les juges déclaraient en somme que la philosophie d’un écrivain digne de ce nom ne relevait pas des tribunaux, mais que lorsque les moyens d’expression du littérateur « entraient en conflit avec les exigences de la moralité publique », l’éditeur devait seulement en restreindre la diffusion. Pour la première fois, l’existence d’une « littérature pour adultes » était officiellement reconnue par la magistrature. »

Après ce procès d’appel, il ne fut plus inquiété et put réimprimer à loisir Sade, qui sortit peu à peu de l’ombre.

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Jean-Jacques Pauvert a démarré sa carrière dans le monde du livre à l’âge de 15 ans, en 1942, comme apprenti-vendeur à la librairie Gallimard. Dès 1945, il publie son premier livre et, en apprenant sur le tas, devient peu à peu éditeur. La traversée du livre retrace son parcours, essentiellement professionnel, de ses débuts à 1968.

Jean-Jacques Pauvert est un homme passionné, doté d’une grande curiosité et de fortes convictions. Ses publications, très variées (parmi lesquelles Alice au pays des merveilles, le Littré, les mémoires de Saint-Simon ou l’Histoire de l’art d’Elie Faure) résultent, non pas d’une stratégie commerciale, mais de ses goûts ainsi que des qualités littéraires et de l’intérêt qu’il voit à une oeuvre. J’ai présenté cette autobiographie passionnante et donné plus de détails sur l’auteur sur l’autre blog. Je tenais néanmoins à en parler également ici, car Jean-Jacques Pauvert a édité de nombreuses oeuvres érotiques.

Dès la fin des années 40s, il s’est mis en tête de publier Sade, qui n’était édité que de façon clandestine. Cela lui valu pas mal de soucis avec la police et un procès, sur lesquels je reviendrai dans un autre billet. Il est également le premier à avoir publié Histoire d’O. Je consacrerai aussi un billet à cet épisode. Mais on lui doit également des éditions de nombre d’autres ouvrages sulfureux, d’auteurs tels que Bataille, Aragon ou Mandiargues.

Outre les nombreuses idées de lecture qu’on peut y piocher, l’ouvrage est très intéressant parce qu’on y apprend beaucoup, tant sur le milieu des livres et de l’édition, que sur la législation en matière de livres et sur la censure qui s’exerçait en France après la guerre. Là encore, j’y reviendrai plus en détail dans un billet à part.

 Enfin, pour l’anecdote, Jean-Jacques Pauvert raconte comment il a accepté, en 1961, qu’on lui présente une jeune livraire, Régine Spengler. Celle-ci divorce peu après et reprend son nom de jeune fille, Deforges. Jean-Jacques Pauvert ne semble pas l’avoir éditée, mais il lui confia des missions professionnelles et eut de longues années, en parallèle à son mariage, une liaison avec elle.

Il s’attarde néanmoins très peu sur sa vie personnelle, axant essentiellement son propos sur tout ce qui touche aux livres et à l’édition, dont il parle avec passion, humour et de façon très claire.

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Voici un livre qui a manqué de rester dans les rayons de ma librairie : sa couverture hideuse et son titre racoleur ne m’engageait  que peu. Et pourtant par pure curiosité, comme il m’arrive souvent au milieu d’étagères remplies de bouquin, j’ai pris le temps d’en lire quelques pages. Le ton plaisant et tendre de l’auteur m’a plu et me voilà partie avec un livre de plus dans mon sac. Je ne prenais pas un gros risque, le livre peu épais ne pouvait pas me faire perdre beaucoup de mon temps.

Florence Ehnuel, professeur de philosophie qui avait déjà écrit l’Amour conjugué (essai sur le conjugual et l’adultère), nous fait part à travers cet essai autobiographique (est-ce que cela existe ? mais j’ai de plus en plus de mal ces temps-ci à classer les livres que je lis dans une catégorie bien définie) dans un parcours presque initiatique, du regard qu’elle porte sur les corps masculins.  Celui-ci a évolué depuis son enfance, où la pudeur émotionnelle et physique de son éducation lui renvoyait une image honteuse des corps, jusqu’à l’épanouissement de sa sexualité auprès de son amant et des partenaires rencontrés.  Après un mariage de plusieures années et l’infidélité de son mari, elle a conclu avec lui un pacte d’adultère consenti et assumé assorti d’une cohabitation amicale pour le bien-être de ses enfants.

 A travers ce livre, l’auteure nous rappelle la difficulté de poser un regard sur l’autre avec sa différence et cette part d’inconnu qui nous fait peur alors que l’acceptation de soi n’est pas toujours innée. J’ai aimé la capacité d’émerveillement de son regard qui rappelle celui des enfants.  Son regard est tendre et respectueux. Pour Florence Ehnuel, poser son regard est un don à l’autre, une reconnaissance.

Elle ne cherche pas des relations physiques uniquement. Pour elle faire l’amour est un langage, une autre forme de dialogue qu’elle ne se voit pas utiliser auprès d’une seule personne. Elle aime l’idée de la fidélité mais pas celle de l’exclusivité. Etre amoureuse exaxerbe sa réceptivité aux autres.

Les textes sont souvent très beaux sans pudeur hypocrite, sans vulgarité, sans prosélytisme, sans prétention. L’auteure ne cherche pas à convaincre. Elle nous raconte son parcours et nous livre son point de vue.

Elle décrit merveilleusement le corps non stéréotypé des hommes et leur sexe. Certains passages sont d’un bel érotisme presque poétique. J’ai été notamment touchée par la relation de « nu à nu » (sans pénétration aucune)  qu’elle entretient avec Iouri son professeur de russe.

« Cette relation de nu à nu me bouleverse. Une familiarité généreuse presque désintéressée s’y construit. Je sens une paix m’envahir quand je suis contre lui, ou une fringale gigantesque de m’adonner au regard. Lorsque je me déshabille ou que je le déshabille, je crois que nous nous révélons, je crois que nous dévoilons nos âmes. Je crois que je le délivre et je crois qu’il m’allège. »

La décription qu’elle fait  du corps et du sexe masculin dans la dernière partie  est vraiment réusssie et très érotique. Je vous livre ici un extrait chaste pour vous laisser le plaisir de découvrir les passages nettement plus sensuels encore que réserve la fin de ce livre.

« Tout en lui me semble un long programme passionnant à suivre, merveilleux, prometteur. Tout : le fin grain de sa peu, la distribution irrégulière de des poils, le dessin de ses tétons sur sa poitrine large, le tournant doux des épaules continuant en spirale dans la rondeur des muscles sur les bras, le battement chaotique de la veine du cou, la délimitation bien marquée entre dos et fesses, la constellation des grains de beauté, la densité de la nuque, la puissance des cuisses, la multitude des événements grandioses et émouvants sur le giron, la rondeur confortable du ventre. Tout. Mes pupilles veulent gober le moindre détail. Et plus que tout peut-être la liberté d’être nus ensemble sans projet défini. »

La lecture de ce livre m’a apporté du bonheur, et ce n’est pas rien…. Je le conseillerai très vivement mais pas uniquement aux femmes, aux hommes également et surtout aux jeunes qui débuteraient leur vie sexuelle.

Le beau sexe des hommes
Florence Ehnuel
Ed Points

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Cet ouvrage est la biographie d’une geisha, Kinu Yamaguchi, née en 1892. Elle a été écrite par Yuki Inoué qui a rencontré Kinu alors qu’elle avait 84 ans et comprend quelques photographies de Kinu.

A travers ces mémoires, nous suivons le parcours de Kinu depuis sa plus tendre enfance dans un village de pécheur d’Uedo jusqu’à sa vieillesse.

Le témoignage emprunt de pudeur, de dignité et de modestie tord quelques idées reçues sur le milieu des Geisha qui fascine tant l’occident.

Peu de temps après le déménagement de son village de pêcheur à la ville de Kanazawa, le père de Kinu ne parvenant pas à subvenir aux besoins de la famille, Kinu est vendue à l’âge de 8 ans à une okiya (établissement de geisha), sa jeune sœur le sera également quelques années plus tard. Elle devient une taaboo au service des geishas et étudie parallèlement les arts et rudiments pour devenir geisha. Les conditions de vie sont strictes et les arts à maîtriser nombreux (cérémonie du thé, musique avec notamment la pratique du shamisen et du chant, la danse…). Il ne faut pas oublier que les geishas doivent être expertes dans l’art de divertir. La prostitution n’est qu’un à côté nécessaire, le plus lucratif peut-être, mais ce n’est pas la vocation première des Geisha. Kinu se révélera experte dans l’art de la musique.

A douze ans, elle devient une furoside geisha (geisha aux manches longues) et commence à exercer son art aux zashiki (banquets) dans les ochaya (les maisons de thé). Son mizuage (dépucelage) a eu lieu à ses quinze ans, elle ne choisit évidemment pas son partenaire, l’honneur de dépuceler une future geisha était monnayé très cher, elle devient alors une tomesode geisha (geisha aux manches de taille normale), une geisha adulte. Lors des premières années où exerce une geisha, elle doit rembourser le coût de son apprentissage à son okiya, il en faudra quinze à Kinu pour rembourser sa dette. Ensuite, elle gagne peu car elle doit reverser des commissions. Avoir un protecteur (une geisha est censée avoir des rapports sexuels uniquement avec son protecteur) lui assure une certaine stabilité. Les geishas ne sont pas libres et doivent signaler aux authorités leurs sorties hors de l’hanamachi, quartier des plaisirs. Kinu a le sens du devoir et aide sa famille dès qu’elle le peut. Elle écoutera ses désirs de femme une seule fois dans sa vie et s’enfuira de son okiya pour suivre son amant. Elle deviendra ensuite professeur de musique et enfin patronne d’une maison de geisha.

Les mémoires mêlent récits et citations de Kinu de façon très naturelle. Ils fourmillent de détails sur les fêtes ponctuant l’année, sur les vêtements (les descriptions des kimono, obi sont fréquentes), sur les mets japonais, sur les fleurs et les arbres révélant  la coquetterie, la gourmandise et l’amour de la nature de Kinu. Cela rend le témoignage encore plus authentique et touchant. A travers cette biographie, nous sommes témoins de l’influence des progrès techniques et sociaux, du contexte historique sur la vie des geishas.

J’ai adoré ce livre pour son authenticité, sa modestie, ses descriptions précises. Ne me demandez pas de le comparer au livre d’Arthur Golden, je ne l’ai pas lu. Je conseille très, très chaudement ce livre qui m’a réellement enthousiasmé à tous ceux qui veulent découvrir l’univers des geisha ou encore à ceux qui aiment la culture japonaise.

Mémoires d’une geisha
d’Yuki INOUE
Ed Picquier Poche

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