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Archive for octobre 2013

romans-libertins-du-xviiie-siecle-jean-marie-chevrier-collectif-dorat-duclos-fougeret-de-montbron-chevrier-9782221070727Il était une fois un roi et une reine qui venaient d’avoir un enfant. Les fées des royaumes avoisinants vinrent se pencher sur son berceau et firent chacune un don au petit prince. Mais la méchante fée Mutine, qui estimait à tort avoir été offensée, s’approcha à son tour et dit :

Tu aimeras […] et ce qui fait le bonheur des autres fera tes plus cruels tourments ; les chagrins les plus cuisants te dévoreront, tu verras l’objet de ton amour passer entre les bras d’un autre, tu seras forcé d’y consentir ; les doutes les plus affreux te déchireront, et j’espère qu’une certitude plus cruelle encore achèvera ma vengeance.

Heureusement, la fée Lumineuse, qui aimait beaucoup le roi, n’avait pas encore parlé. Elle dit qu’elle ne pouvait annuler ce à quoi Mutine avait condamné l’enfant, mais qu’elle espérait pouvoir en atténuer les effets en venant chercher le prince, Angola, lorsqu’il aurait 15 ans, pour l’emmener dans son royaume, où il devrait trouver suffisamment de beautés de genres différents pour éviter de s’attacher trop profondément.

Les années passèrent. Angola, doté de toutes les qualités, gagna en beauté et en sagesse à mesure qu’il grandissait et, lorsqu’il atteint l’âge de 15 ans, Lumineuse, fidèle à sa promesse, vint le chercher. La cour de Lumineuse était la plus brillante des royaumes de cette partie du globe. Elle lançait les modes et décidait du bon ton, et les jeunes gens de la cour pouvaient passer leur temps à toutes sortes de plaisir. Angola tomba aussitôt sous le charme de sa bienfaitrice, et se lia en parallèle d’amitié avec Almaïr, qui se chargea de son éducation sentimentale en lui ménageant des bonnes fortunes parmi les dames de la cour. Angola échappa ainsi à la malédiction de Mutine, jusqu’à ce qu’arrive à la cour de Lumineuse, pour y parfaire son éducation, la princesse Luzéide, qui était convoitée par un mauvais génie.

Sous cette apparence de conte de fées, le chevalier de la Morlière dresse un tableau ironique de la bonne société de son temps. Il évoque ainsi les plaisirs en vogue : bals, spectacles, jeux, promenades à la mode, parties de campagne… et les liaisons qui se font et se défont, le désir tenant lieu de l’amour. C’est, pour mon point de vue personnel, le point faible du roman : du fait que j’ai un peu accumulé les romans libertins ces derniers mois, j’ai éprouvé une certaine lassitude à voir décrit une énième fois ce genre de vie qui, à la base, m’apparaît creux.

Cependant, c’est également son point fort, car la Morlière s’éloigne des poncifs du genre : ainsi, Almaïr, qui entraîne Angola sur la voie du libertinage, n’est pas un cynique dénué de tout sentiments et se révèle un ami fidèle, même lorsqu’Angola préfère suivre la voie de l’amour plutôt que celle des désirs éphémères. Par ailleurs, si la Morlière décrit des scènes largement rebattues, c’est pour s’en moquer. Il a beaucoup d’humour et son ton persifleur est un régal. Ce qui fait que son roman est tout de même très agréable à lire, tant dans les passages descriptifs dans lesquels il s’attaque aux écrivains de son temps, par exemple, que dans les dialogues qui sont vifs et enlevés. Il prend également un malin plaisir à utiliser les expressions en vogue, indiquées en italique dans l’oeuvre, si bien que la langue aussi est savoureuse.

Ce récit, paru en 1746, est pourtant seulement le second essai d’un jeune homme qui menait une vie très dissipée et à qui l’idée était venue sur le tard de s’essayer aux lettres. Ce fut son seul succès et, après quelques tentatives malheureuses, il abandonna la carrière des lettres pour se chercher d’autres moyens, plus ou moins malhonnêtes, de subsistance.

Angola est loin d’être à l’image de son auteur. C’est un roman qui fait triompher la morale, mais de façon divertissante, sans prêcher ni faire de retournement final qui tombe comme un cheveu sur la soupe. Il est satyrique mais n’est pas que méchant : pour poursuivre avec l’exemple pris plus haut, tous les auteurs ne sont pas dénigrés, la Morlière encense Voltaire et rend hommage à Crébillon fils, qui l’a influencé. Et il y a également un petit détail que j’ai apprécié. Les femmes de la cour de Lumineuse ont beau accumuler les liaisons, elles ne sont pas peintes comme vaines, nymphomanes ou pleines de défauts. Elles sont au contraire toujours décrites de façon positive. Seule l’hypocrisie consistant à sauver les apparences en feignant de ne se rendre qu’à contrecoeur à des protestations d’un amour éternel est moquée. En celà j’ai trouvé le roman assez féministe.

Cette lecture, somme toute bien plaisante, s’inscrit encore dans le challenge Badinage et libertinage et a été faite en commun avec Mina, qui l’a appréciée sans réserves.

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