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Archive for août 2012

Jean-Jacques Pauvert a, du fait de ses publications érotiques, souvent eu maille à partir avec la police et la justice. Il a expliqué très clairement les fondements juridiques sur lesquels s’appuyaient ceux qui ont voulu interdire ses livres, et c’est un point qu’il m’a semblé intéressant de développer dans ce dernier billet sur ce blog inspiré par son autobiographie.

Dès ses débuts en tant qu’éditeur et ses premières publications d’oeuvres de Sade, en 1946, Jean-Jacques Pauvert a eu affaire à la Commission du livre, instance qui, d’après ce que j’ai pu comprendre, avait le pouvoir de déterminer si des livres constituaient un outrage aux bonnes moeurs et de préconiser leur destruction ou d’intenter des poursuites contre auteurs et éditeurs.

Néanmoins, la loi à laquelle il a été principalement confronté, et qui s’applique encore aujourd’hui, est la loi « sur les publications destinées à la jeunesse », du 16 juillet 1949. Jean-Jacques Pauvert cite les principaux articles de cette loi, dont je recopie ici les deux premiers :

Article premier « Sont assujetties aux prescriptions de la présente loi toutes les publications périodiques ou non qui, par leur  caractère, leur présentation ou leur objet, apparaissent comme principalement destinées aux enfants et aux adolescents. »

Article 2 « Les publications visées à l’article premier ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes, qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse.

Les publications destinées à la jeunesse doivent être déposées en cinq exemplaires au ministère de la Justice pour être soumises à une commission de contrôle. Et, en cas d’infraction à l’article 2, c’est à dire si les ouvrages présentent sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine ou la débauche, les contrevenants peuvent être punis d’un emprisonnement de un mois à un an, et d’une amende de 1 500 à 15 000 francs. »

Le premier article n’a pas varié d’un mot en 60 ans. Le second a été un peu modernisé : l’interdiction a été élargie à ce qui est susceptible d' »inspirer ou entretenir des préjugés ethniques ou sexistes » et les peines encourues ont été actualisées. Néanmoins, cet article également a peu varié en 60 ans.

Jusque-là, ça semble tout à fait raisonnable. Je me dis simplement qu’il y aurait du boulot pour appliquer la loi à la lettre car la littérature enfantine est, encore trop souvent, diablement sexiste, mais je m’égare…

Les choses se sont gâtées lorsque une ordonnance du 23 décembre 1958 a ajouté à cette loi un article 14, rédigé tel que suit : 

Il est interdit de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs de dix-huit ans, les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique ou de la place faite au crime.

Il est interdit, en outre, d’exposer ces publications à la vue du public en quelque lieu que ce soit et notamment à l’extérieur ou à l’intérieur des magasins ou des kiosques ou de faire pour elles de la publicité sous quelque forme que ce soit.

Les publications auxquelles s’appliquent ces interdictions sont désignées par arrêté du ministre de l’Intérieur. La Commission chargée de la surveillance et des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence est habilitée à signaler les publications qui lui paraissent justifier ces interdictions.

Il est bien entendu que, par « mineurs de dix-huit ans », le législateur entend les mineurs de moins de 18 ans. En cas d’infraction à cet article, les peines encourues sont identiques à celles de l’article 1er et, de plus, les policiers peuvent saisir les publications et détruire tout support publicitaire relatif à celles-ci. En outre, lorsque trois publications d’un même éditeur sont interdites au cours d’un intervalle de 12 mois, cet éditeur se voit dans l’obligation de déposer au ministère de la Justice 3 exemplaires de chacune de ses nouvelles publications, 3 mois avant leur mise en vente. S’il tente de s’y soustraire, les ouvrages peuvent être interdits et la maison d’édition elle-même fermée, de façon temporaire ou définitive.

Cet article rend quasiment impossible la vente des livres frappés par ces interdictions : comment faire connaître un ouvrage pour lequel il est non seulement interdit de faire de la publicité, mais même de le présenter à la vue du public? Les ouvrages interdits devaient être conservés par les libraires dans des placards fermés, aux portes non vitrées. De plus, cet article rétablit une forme de censure, dans laquelle une part d’arbitraire est possible, puisque la désignation des ouvrages frappés d’interdiction est à la discrétion du ministre de l’intérieur.

L’article 14 a été modifié et assouplit par Georges Pompidou par une loi en date du 4 janvier 1967. Le principal changement apporté par cette loi, explique Jean-Jacques Pauvert, réside en ce que l’administration ne dispose plus que d’un délai de un an seulement après sa parution pour décider d’interdire une publication.

Enfin, il a été à nouveau modifié par une loi du 31 décembre 1987. Celle-ci a, à la fois, élargi l’objet de l’article 14 (cette fois, je recopie Legifrance) :

Le ministre de l’intérieur est habilité à interdire :

– de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs de dix-huit ans les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique, ou de la place faite au crime ou à la violence, à la discrimination ou à la haine raciale, à l’incitation, à l’usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ;

– d’exposer ces publications à la vue du public en quelque lieu que ce soit, et notamment à l’extérieur ou à l’intérieur des magasins ou des kiosques, et de faire pour elles de la publicité par la voie d’affiches ;

– d’effectuer, en faveur de ces publications, de la publicité au moyen de prospectus, d’annonces ou insertions publiées dans la presse, de lettres-circulaires adressées aux acquéreurs éventuels ou d’émissions radiodiffusées ou télévisées

et adouci son application :

Toutefois, le ministre de l’intérieur a la faculté de ne prononcer que les deux premières, ou la première, de ces interdictions.

L’article 14 est visiblement appliqué de façon beaucoup moins contraignante qu’il ne l’était quand il a été promulgué, les publications à « caractère licencieux » étant désormais exposées à la vue de tous dans les kiosques et librairies. Néanmoins, le cadre juridique existe au cas où, dans le futur, un gouvernement quelconque serait tenté de rétablir la censure. Même si internet, qui s’est démocratisé après la dernière modification de la loi, rendrait sans doute les choses plus difficiles.

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« Le point d’orgue » ou « l’Enclos » est le nom que donne Arno à son étrange pouvoir. A l’aide de divers mécanismes, il peut arrêter le temps et le faire redémarrer à loisir : tandis que tout l’univers se met sur pause autour de lui, lui seul continue à vivre normalement. Il utilise essentiellement son pouvoir à des fins sexuelles, déshabillant des femmes ou faisant en sorte que d’autres découvrent des sex toys qu’il leur a laissés en cadeau ou des histoires érotiques rédigées pour elles. Si certains chapitres du roman relèvent purement de la littérature érotique, le livre est bien plus que ça : c’est l’autobiographie de Arno, or celui-ci se pose plein de questions. Et, de ce fait, moi aussi je m’en suis posé et je suis toujours contente quand un livre m’amène à réfléchir.

Le temps qu’Arno passe dans l’Enclos n’est pas un bonus : s’il y reste une journée, il sera vieux d’un jour de plus lorsqu’il fera redémarrer le temps. Puisque mettre le monde qui l’entoure en pause ne rallonge pas sa vie, la problématique est la meilleure façon pour lui de gérer la répartition entre ce qu’il nomme le « temps réel » et le « temps Arno ». Se pose également la question de l’utilisation de ces moments passés dans l’Enclos, et de la solitude qui en découle. Bien que satisfait de ses activités voyeuristes et masturbatoires, qui sont essentielles pour lui, Arno s’interroge et soumet l’hypothèse à certaines personnes de son entourage : et si tu avais le pouvoir d’arrêter le temps? A la base, j’ai trouvé le sujet super intéressant et je me suis dit qu’il y aurait matière à faire toutes sortes de romans développant l’idée de façons différentes. Et j’ai trouvé bien futiles les activités érotiques du narrateur. Mais qu’est-ce qui est prioritaire dans la vie? Et je me reproche souvent intérieurement de faire un mauvais usage de mon temps. Que ferais-je si j’avais la même possibilité que lui? En ferais-je un usage qui me semblerait moins futile?

Arno se pose également beaucoup de questions sur l'(im)moralité de ses actes et c’est une autre dimension que j’ai trouvé intéressante. Lorsqu’il évoque la possibilité d’arrêter le temps, les réponses de certains hommes le choquent. Il se sent à part, et plus digne de son pouvoir qu’eux, car ses intentions sont bonnes… et c’est vrai que je lui ai trouvé un petit côté Amélie Poulain du sexe. Pour autant, lorsqu’il dévoile, là encore en le présentant comme un sujet de réflexion purement rhétorique, ce qu’il fait dans l’Enclos aux femmes, certaines de ses interlocutrices sont choquées. Les bonnes intentions suffisent-elles à excuser un acte? Est-ce que ça change quelque chose que la personne, en quelque sorte, victime d’un acte n’ait pas conscience de celui-ci? N’est-ce pas une attitude bien humaine et bien naïve de se croire à part et meilleur que le voisin?

En dehors de ces questions directement liées au sujet du roman, Arno s’interroge sur tout ce qui l’entoure et digresse beaucoup, ce que j’ai personnellement trouvé assez réjouissant. Il travaille comme intérimaire et tape des documents ou des bandes magnétiques, ce qui l’amène à de jolies réflexions sur son métier, les mots et la voix. A force de déshabiller les femmes, il a développé beaucoup de tendresse pour elles, et est devenu très observateur, ce qui donne lieu également à de jolis passages.

Le livre est bourré d »humour. Les passages érotiques qui oscillent entre clichés et imagination débridée, sont tout aussi drôles, mais n’en perdent pas en efficacité pour autant. Après les 2-3 premiers chapitres, j’ai éprouvé une certaine appréhension. J’ai eu peur d’avoir entre les mains un roman assez superficiel, aux idées convenues, qui aurait tourné en rond et dont je me serais vite lassée. Il n’en est rien car, en dépit de son air improvisé, le récit progresse vers un but et s’approfondit bien plus qu’il ne se répète. Et j’ai été tout étonnée de me laisser emporter par les élucubrations du narrateur et de « Encore un chapitre! » en « Encore un chapitre! » lire le roman quasiment d’une traite.

Le seul point sur lequel j’ai tiqué est l’écriture, qui m’a semblé par moments lourde et maladroite. Est-ce volontaire, le narrateur n’étant qu’un écrivain débutant? Est-ce le style de l’auteur ou est-ce dû à la traduction? Pour en avoir le coeur net, la prochaine fois – car il y aura forcément une prochaine fois! – je lirai Nicholson Baker en VO.

Je remercie Comme une image, qui m’a conseillé le livre, pour cette découverte!

Le point d’orgue
Nicholson Baker
Editions Christian Bourgeois
(Il existe également en Folio, mais a l’air difficile à trouver dans cette édition)

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Bon. Il serait temps de ramener un peu de vie sur ce blog que j’ai honteusement délaissé ces dernières semaines. Ayant, à travers le livre de Jean-Jacques Pauvert, rapporté le récit de la publication d’Histoire d’O dans mon dernier billet, il m’a semblé judicieux d’enchaîner avec cette bande dessinée qui croupissait dans ma PAL depuis déjà quelques mois. J’avoue humblement que, d’une part, le livre de Pauline Réage m’est tombé des mains et que, d’autre part, ma seule expérience de Crepax se limitait à une BD en ligne à laquelle je n’avais pas compris grand chose. De ce fait, si je tenais à lire la BD pour ne pas mourir idiote, je ne peux pas dire que la motivation m’étouffait et, si j’avais initialement prévu de la lire juste après la publication de mon dernier billet, j’ai fait passer pas mal de livres et de mangas avant elle.

Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par aborder le fond. Bien que l’album se compose d’une multitude de chapitres, on peut dire qu’il se subdivise en deux parties principales. La première, qui correspond au souvenir que j’avais du roman, démarre à l’arrivée de O au château de Roissy où, pour plaire à son amant, René, elle consent à être fouettée et abusée par de nombreux hommes. A sa sortie de Roissy, René la partage avec un parent, sir Stephen. En parallèle, elle éprouve une attirance pour une femme que René et sir Stephen lui demandent de pervertir.

La seconde partie, qui ne correspond à rien dont je me rappelle (il faut dire que mon souvenir du roman est assez flou) semble se dérouler plus tard. O y est cette fois en position dominante et manoeuvre pour semer la zizanie dans une famille. Cette partie m’a semblé très inférieure à la première, notamment parce que la narration y est très confuse.

Pour ce qui est de la première partie, si j’y suis encore restée étrangère, cette adaptation m’a toutefois beaucoup mieux plu que le roman, sans doute parce que j’ai été absorbée dans une admiration pour le dessin. Je l’ai trouvée néanmoins très froide. O est d’une dignité glaciale et René et sir Stephen sont impénétrables, si bien que les quelques paroles de tendresse et les sentiments exposés dans les dialogues me donnent l’impression de n’être que de surface, et que les motivations des personnages me semblent encore plus incompréhensibles.

Les dessins, en revanche, m’ont éblouie. J’ai admiré leur finesse, leur précision et le luxe de détails. J’ai été frappée par les détails architecturaux, le mobilier. La bande dessinée a une tonalité très Art nouveau avec, par moments, des touches de styles plus modernes. J’ai beaucoup aimé la composition, la taille et la répartition des cases variant d’une page à l’autre au gré des besoins du récit, les juxtapositions de scènes ou les découpages en petites touches, focalisés sur des parties du corps, ou des expressions du visage.  Ces procédés, qui contribuent à rendre les scènes vivantes et leur ambiance tangible, sont, je crois, responsables du fait que je me suis sentie moins indifférente au récit que je ne m’y attendais, et que j’ai même été touchée à quelques moments.

Au final, je ressors de cette lecture toujours relativement fâchée avec Histoire d’O, mais avec l’envie de découvrir l’oeuvre de Crepax, ce qui n’est déjà pas si mal!

Histoire d’O
Guido Crepax
Editions Delcourt
Collection Erotix

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Au cours de l’hiver 53-54, Jean-Jacques Pauvert rencontre fréquemment l’écrivain et éditeur Jean Paulhan. Celui-ci lui parle à maintes reprises d’un manuscrit qu’il voudrait lui faire lire et qu’il est, dit-il, le seul à pouvoir publier, le seul susceptible d’oser. Alors qu’il commence à s’agacer de ne rien voir venir, Jean Paulhan, lors d’une rencontre fortuite, lui remet finalement une enveloppe. Celle-ci contient un manuscrit tapé à la machine, intitulé Histoire d’O. Jean-Jacques Pauvert commence à lire après son dîner.

« A une heure du matin, j’avais fini, le souffle coupé. Je dis à Christiane [sa femme] : c’est MON livre. Paulhan avait raison ; c’est le texte que je cherchais depuis des années. Oui, je suis l’éditeur de Sade, c’est bien, mais avec Histoire d’O, je vais marquer l’époque. C’est vrai : je suis l’éditeur rêvé pour Histoire d’O, comme Histoire d’O est le livre rêvé pour moi. Il n’y a pas deux rencontres comme celle-là en cinquante ans… Je délirais. »

Très tôt le lendemain matin, il téléphone à Jean Paulhan pour signer un contrat avec l’auteur. Mais ce dernier avait déjà signé avec un autre éditeur. Qu’à cela ne tienne! Le lendemain, Jean-Jacques Pauvert avait négocié avec l’autre éditeur et récupéré le contrat.

Il subsistait encore une énigme : qui était l’auteur d’Histoire d’O? Jean-Jacques Pauvert était persuadé d’avoir déjà eu l’occasion de la lire, et il constata qu’il avait raison lorsque Jean Paulhan lui présenta Pauline Réage, qui n’était autre que Dominique Aury. Celle-ci  a raconté dans Une fille amoureuse, que, du coup, j’ai bien envie de lire mais qui n’a pas l’air évident à trouver de nos jours, comment elle en est venue à coucher sur le papier des fantasmes pour plaire à son amant, Jean Paulhan. Jean-Jacques Pauvert rapporte leur entrevue pour signer le contrat en ces termes :

« Nous nous connaissions bien. Et non seulement, je l’avais lue avec passion. Des préfaces, oui, des articles, mais surtout un court texte – comment n’avais-je pas fait tout de suite le rapprochement! -, dans le n°XII des Cahiers de la Pléiade (aujourd’hui défunts depuis longtemps), printemps-été 1951 : « La Révolte de Madame de Merteuil ».
Elle se tenait là, dans son fauteuil, comme toujours modeste, presque invisible. Et séduisante (elle avait quarante-sept ans en 1954). Sagement coiffée, sagement mise, sagement assise comme une jeune fille bien élevée. La voix douce.
Je lui tenais des discours insensés : un chef-d’oeuvre, mais surtout une révolution. Personne n’avait rien écrit de pareil, et nous allions changer le monde, parce que personne n’avais jamais mis en circulation officiellement un texte de cette nature. Elle parlait peu, me trouvant sans doute excessif. Je revins sur terre. J’allais sortir le livre très vite. Je préparais un contrat.
Il fut réduit à l’essentiel : simplement il y était exigé que figure une préface de Paulhan, « Le bonheur dans l’esclavage », et que les droits de quinze pour cent soient partagés ainsi : douze pour Dominique Aury et trois pour la préface de Paulhan. J’avais évidemment tous les droits pour tous les pays, les droits de cinéma, etc. Je me sentais fabuleusement riche. »

Et pourtant, Histoire d’O ne se vend pas. Et, en dépit des nombreux services presse qu’envoie Dominique Aury, la presse reste muette à son sujet. Quelques libraires venait parfois réclamer un exemplaire. Ce n’est que des années plus tard que Jean-Jacques Pauvert apprit que certains de ces libraires trouvaient plus lucratifs de louer le livre à leurs clients que de le leur vendre!

Cependant des rumeurs commencent à courir dans le mondé littéraire. On refuse de croire que l’auteur est une femme. Ainsi :

« Il y avait encore ceux qui admiraient sincèrement le livre, mais dont la nature machiste se refusait à croire une femme capable de penser à de telles turpitudes. Par exemple Albert Camus, tout prêt à défendre le livre en justice (on le verra) mais qui me répétait, en bon Méditerranéen : voyons, Jean-Jacques, jamais une femme ne pourrait imaginer des choses pareilles! Jamais! »

Bien évidemment, Histoire d’O lui valut de nouvelles convocations à la brigade mondaine (après celles causées par sa publication des oeuvres de Sade). Les policiers cherchaient avant tout à découvrir qui était l’auteur. La Commission du Livre, dès la publication d’Histoire d’O, jugea qu’il y avait lieu de déclencher des poursuites. Mais le procès n’eut jamais lieu. La Commission du Livre se borna finalement à prononcer contre le livre les interdictions de vente aux mineurs, d’affichage et de publicité, si bien que, pendant plusieurs années, la diffusion d’Histoire d’O resta confidentielle… avant que l’oeuvre ne connaisse le succès et ne devienne la révolution pressentie par Jean-Jacques Pauvert.

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Très vite, Jean-Jacques Pauvert eut envie de publier Sade. Pendant la guerre et juste après celle-ci, on parlait beaucoup de Sade, les intellectuels écrivaient sur lui, le décrivant comme « important », comme « un grand romancier » et « un grand moraliste », mais il était impossible de le lire, à moins de se procurer une édition clandestine. Jean-Jacques Pauvert, qui considère que Sade tient une place unique dans la littérature, s’était donc mis en tête d’éditer ses oeuvres complètes, de façon à les rendre enfin accessibles. Il devait s’agir d’une édition qui porterait son nom, et non d’une édition clandestine.

Il s’y attela dès 1947 (il avait commencé depuis 2 ans à éditer des livres, mais n’avait encore que 21 ans!). Il commença avec l’Histoire de Juliette, dont les deux premiers volumes parurent à la fin de cette année, et dont les suivants furent publiés petit à petit au cours des années suivantes, en fonction de ses possibilités financières.

Très vite, cette publication lui attira des ennuis : perquisitions de la police, convocations à la brigade mondaine. Les policiers étaient tantôt indulgents, tantôt sévères, mais tous partageaient la même incompréhension face à son obstination de publier Sade. Les plus indulgents lui auraient presque conseillé d’en faire plutôt une édition clandestine. Pendant quelques années, cependant, la police n’alla pas plus loin et ne l’inquiéta pas outre mesure.

Il dut néanmoins faire face à d’autres soucis : les distributeurs refusèrent de diffuser les livres en librairies et beaucoup de libraires refusèrent de les prendre. Il fut donc contraint de se rabattre, pour écouler ses livres, sur les bouquinistes des quais et sur les sex shops de la rue Saint-Denis, où il essuya également des refus : « les clients n’aiment pas ça. Sade, c’est trop sérieux, trop sanglant. » Je ne résiste pas à l’envie de citer un passage qui m’a amusée à propos de ce monde pittoresque :

« Je rencontrais des gens bizarres. La publication de l’Histoire de Juliette, boudée par la plupart des librairies « honnêtes » me faisait entrer peu à peu, comme je l’ai dit, dans le monde interlope des boutiques surveillées par la police, tenues la plupart du temps par des repris de justice, indicateurs à l’occasion. Ils me regardaient avec une certaine méfiance. Je ne rentrais pas dans leurs catégories. J’agissais au grand jour, et je ne m’intéressais pas au côté louche de leur commerce, avec fourniture de godemichés ou de fouets à des clients qui me regardaient de côté, ou se taisaient quand j’entrais. Les libraires ne comprenaient pas pourquoi j’éditais des « bouquins cochons » et refusais les accessoires pittoresques qu’ils me proposaient parfois en échange. Mais en somme je me révélais inoffensif à l’usage…
Il y avait un deuxième degré dans ce monde plus ou moins secret : celui des clients particuliers, qui était d’une certaine diversité. Il y avait des clients qui avaient vaguement entendu parler de Sade comme d’un auteur « croustillant », qui recevaient des volumes et manifestaient leur déception. Il y avait des acheteurs qui mettaient autour de Sade toute une sauce philosophico-ésotérique, et qui m’écrivaient de longues lettres auxquelles je ne répondais jamais.
Et puis il y avait des clients plus spéciaux, qui voulaient me rencontrer, espérant sans doute je ne sais quel piment pour leur pauvre existence. Ils venaient aux parcimonieux rendez-vous que j’accordais, parfois en couple, ce qui était encore plus navrant. Ils m’expliquaient aussi que Sade était décevant, par rapport à une réalité soi-disant secrète qu’ils décrivaient avec mystère, des réticences. Et moi, éditeur de Sade, comment est-ce que je voyais la vie, est-ce que je n’avais jamais été tenté de réaliser des fantasmes, comme eux? Car n’est-ce pas… »

Il continua son travail d’édition avec, en 1952, la publication de La philosophie dans le boudoir. Les distributeurs ne consentaient toujours pas à s’occuper de Sade, mais Jean-Jacques Pauvert avait réussi à trouver quelques libraires et bouquinistes qui lui prenaient des exemplaires. Il poursuivit donc avec, en 1953, La nouvelle Justine et Les cent vingt journées de Sodome.

Une fois ces quatre oeuvres majeures publiées, la Justice commença à bouger et le procès Sade s’ouvrit le 15 décembre 1956. Quand il avait senti le procès approcher, Jean-Jacques Pauvert avait choisi comme défenseur Maurice Garçon : « l’avocat des écrivains, le défenseur de la liberté d’expression ; de surcroît, il était de l’Académie française. » Celui-ci, intéressé, accepta aussitôt de le défendre. Jean Cocteau, André Breton, Georges Bataille, témoignèrent en faveur de Sade au procès.

« Partant de là, Maurice Garçon élaborait pour Sade une défense très simple : oui ou non, l’oeuvre de Sade intéresse-t-elle le monde intellectuel? Oui, apparemment. Donc Jean-Jacques Pauvert a bien fait de l’éditer, pour la première fois au monde avec un nom et une adresse d’éditeur, sans coupures, sans illustrations, honnêtement, en fait. L’oeuvre de Sade est-elle « immorale »? Oui, sans aucun doute. Mais aujourd’hui, nous avons appris à regarder l’immoralité en face.
Il y avait d’autres éléments que Maurice Garçon voulait aborder. En fait, il voulait faire le procès de la censure telle qu’elle s’exerçait  à l’époque, le plus hypocritement du monde. »

Le substitut du procureur fit un réquisitoire très sobre, principalement axé sur le fait que les écrits de Sade étaient contraires aux bonnes moeurs.

Le 10 janvier 1957, Jean-Jacques Pauvert fut condamné à 200 000 francs d’amende et le tribunal ordonna la saisie et la destruction des ouvrages. La presse resta très réservée sur l’affaire. Quant au principal intéressé, il mit en vente, quelques semaines après, L’affaire Sade, dans laquelle étaient reproduits les plaidoiries et témoignages du procès, et  fit aussitôt appel.

Le procès en appel eut lieu l’année suivante. Non seulement son issue s’avéra beaucoup plus favorable : bien que les dispositions du jugement de première instance soient confirmées, le nouveau jugement supprimait l’amende et la destruction des livres, mais ce fut également un jugement important. Jean-Jacques Pauvert l’explique en citant un passage de sa nouvelle édition de L’affaire Sade, augmentée de pièces relatives à l’appel :

« Le jugement remarquable dont nous donnons ici le texte fut rendu par la Cour d’Appel le 12 mars 1958. Les juges déclaraient en somme que la philosophie d’un écrivain digne de ce nom ne relevait pas des tribunaux, mais que lorsque les moyens d’expression du littérateur « entraient en conflit avec les exigences de la moralité publique », l’éditeur devait seulement en restreindre la diffusion. Pour la première fois, l’existence d’une « littérature pour adultes » était officiellement reconnue par la magistrature. »

Après ce procès d’appel, il ne fut plus inquiété et put réimprimer à loisir Sade, qui sortit peu à peu de l’ombre.

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