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Archive for juin 2012

Ultreia et suseia

On connaît peu de choses du narrateur, si ce n’est qu’il habite une petite maison sur le chemin du pélerinage de Saint Jean de Compostelle et qu’il a coutume de faire la sieste. C’est au cours d’une de ces siestes que démarre son aventure. Une jeune femme, Marine, profitant de ce qu’il laisse sa demeure ouverte à tous, s’introduit dans sa maison et dans sa vie. Elle suit le chemin du pélerinage et va entraîner le narrateur avec elle. Alors qu’il cherche à suivre Marine dans sa quête initiatique et à découvrir qui elle est, c’est le narrateur lui-même qui va vivre une expérience initiatique et apprendre sur lui-même. Le lecteur va également de découverte en découverte dans ce roman érudit, l’auteur semblant prendre plaisir à jouer sur les apparences et les symboles, le rêve et la réalité, pour mieux l’égarer.

Ce côté déroutant m’a tantôt dérangée, tantôt amusée. Dérangée, lorsque les faits narrés me semblaient un peu gros à avaler. Amusée lorsque je me rendais compte que je m’étais fait mener en bateau, d’une façon que je trouvais assez habile.

Le fait que le pélerinage soit – forcément – intimement lié à la religion m’a, par moments, tenue à distance du récit. J’ai principalement eu du mal avec le côté mystique de Marine. Ce n’est pas que le sexe me semble incompatible avec la religion, comme le voudrait souvent la morale judéo-chrétienne, mais je suis athée et j’ai toujours du mal avec les gens qui imposent un discours religieux et, par conséquent,  leurs convictions sans s’inquiéter de savoir si leurs interlocuteurs les partagent, les gens qui ont une attitude « in your face » comme disait un ami américain d’une façon que je trouve très juste. C’est de cette manière que j’ai personnellement perçu Marine, bien que je pense que son intention est plutôt de donner plus de force et d’intensité à l’érotisme en y ajoutant une dimension spirituelle. Cependant, la façon dont elle mêle la foi à l’érotisme constituerait plutôt pour moi un tue l’amour. J’ai également eu du mal avec le chapitre dans lequel elle passe « du côté obscur ». C’est, paradoxalement, celui qui m’a paru le moins crédible et il m’a surtout fait sourire ce qui, je pense, n’était pas le but.

En dépit de ces points un peu négatifs, j’ai, cette fois encore, beaucoup aimé ce petit ouvrage de Josselin Manoury, qui m’a semblé être le plus abouti des trois que j’ai pu lire. L’écriture est toujours aussi belle et agréable. Il m’est arrivé plus d’une fois, alors que je ronchonnais intérieurement, me disant que ce que je lisais n’était pas crédible, de me laisser emporter comme malgré moi par cette écriture et d’apprécier le récit… et de me rendre compte à l’arrivée que je m’étais laissée prendre aux apparences et que l’histoire tenait beaucoup mieux la route que je ne le pensais. J’ai bien aimé ces moments là et j’ai trouvé ça assez fort de la part de l’auteur.

Le contexte est, une fois de plus, très soigné. Le roman est accompagné de courtes notices à la fin de l’ouvrage sur certains saints, rituels ou symboles religieux. J’ai appris des choses en le lisant, ce dont je suis très contente. Mais le véritable point fort, à mes yeux, de ce récit, est l’érotisme. En dépit des réserves que j’ai pu émettre plus haut, j’ai trouvé cet aspect très réussi, de part l’intensité de l’érotisme qui se dégage du récit. Cela ne tient pas aux pratiques, mais à l’état d’esprit des personnages. J’ai, par exemple, beaucoup aimé ce passage dans le premier chapitre où le narrateur et sa compagne sont simplement serrés dans les bras l’un de l’autre. Il s’en dégage quelque chose de fort. Il y a, dans la façon dont les personnages du récit abordent l’autre, souvent beaucoup de tendresse et de respect, ou tout du moins une ouverture d’esprit qui les poussent à aller vers l’autre, le connaître et apprendre de lui, qui les rend prêts à donner ou à recevoir. J’ai trouvé ça beau et c’est de là, me semble-t-il, que vient cette intensité des scènes érotiques décrites, même pour les rencontres très éphémères.

Les ouvrages de Josselin Manoury, que je remercie vivement pour cet envoi, sont disponibles en fomat électronique ou papier ici.

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Chenda, partie au Japon dans le cadre d’un échange entre dessinateurs, est tombée amoureuse de Frédéric (Boilet –  auteur de Love hotel, Elles, L’épinard de Yukiko…). Fraise et Chocolat est une sorte de journal tenu par Chenda (Aurélia Aurita est un pseudonyme) de leur passion. Le deuxième tome reprend là où le premier – qu’il vaut mieux avoir lu d’abord – s’est arrêté : le premier tome couvrait la période d’octobre 2004 à janvier 2005, le second commence en janvier 2005 et va jusqu’en septembre de la même année. Il démarre en Europe, où Chenda accompagne Frédéric et la mangaka Kan Takahama dans leur tournée de dédicace pour l’album Mariko parade, avant de se poursuivre au Japon.

J’avais bien aimé le premier tome. Si ce n’était pas le chef d’oeuvre du siècle, sa fraîcheur m’avait plu et j’avais trouvé l’histoire jolie et romantique. Néanmoins j’ai traîné plus de 3 ans avant de lire le deuxième tome, les échos que j’avais eus à son propos m’inquiétant un peu. Et je l’ai nettement moins aimé… même si je me suis demandé si ces avis négatifs dont j’avais eu connaissance ne m’avaient pas influencée dans une certaine mesure.

Si, après avoir été quelque peu déroutée, j’avais fini par bien aimer le style de dessin dans le premier tome, je n’ai pas réussi à accrocher cette fois. Est-ce de l’autopersuasion? Est-ce que je deviens un peu plus exigeante à mesure que je lis des BDs? Est-ce parce que l’histoire ne me passionnait pas démesurément?

En effet, le fond est quelque peu différent. Le premier tome était uniquement centré sur le couple et parlait principalement de sexe. Ces nombreux passages érotiques illustraient et engendraient les nombreuses interrogations de Chenda à propos d’elle-même, de Frédéric, de l’amour, de leur relation, du possible avenir de celle-ci… Il est nettement moins question de sexe dans ce deuxième album, du moins dans la première moitié, et le couple s’ouvre sur l’extérieur : on voit Frédéric Boilet en tournée de dédicace pour un album qu’il a réellement écrit. Ainsi, si le premier tome avait une portée relativement universelle du fait des questions que se posait son auteur et des anecdotes qu’elle décrivait dans lesquelles les lecteurs pouvait se reconnaître, le deuxième tome parle d’un couple bien précis qui vit des choses que ne vivent pas forcément ses voisins. Je me suis donc sentie un peu voyeuse, comme si je regardais une émission de téléréalité, et ça m’a mis un peu mal à l’aise.

Par ailleurs, si elle aborde des thèmes qui auraient pu être intéressants, tels que sa position ambigue alors qu’elle accompagne Frédéric en Europe incognito ou le racisme d’un voisin japonais, elle se contente de décrire et de raconter les souvenirs que ça lui évoque, et reste dans un registre qui m’a semblé trop superficiel.

De la même façon, si les scènes érotiques du premier tome accompagnaient l’évolution de la relation et le questionnement intérieur de Chenda, celles du deuxième (qui risquent de laisser sur le carreau les lecteurs qui avaient été un peu effarouchés à la lecture du premier) me semblent relever beaucoup plus de l’anecdotique. Elles semblent plus s’apparenter à un catalogue des pratiques et fantasmes de la jeune femme qu’être le reflet de la façon dont leur relation vit, évolue et s’approfondit. De ce fait, l’intérêt m’a paru moindre. Ainsi, ses expériences pour tailler les légumes de manière à obtenir des plugs du diamètre adéquat ne m’ont pas particulièrement passionnée.

Je dirais que la lecture de ce deuxième tome est sympathique mais pas franchement indispensable, le premier étant plus percutant et plus universel.

Vous trouverez ma chronique du premier tome ici.

Fraise et chocolat
Aurélia Aurita
Les Impressions nouvelles
ou, en poche, chez
Pocket

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Jung Kyung-a est diplômée d’histoire. Elle a néanmoins fait carrière en tant que scénariste de dessins animés et auteur de bandes dessinées. C’est l’intervention américaine en Irak, en 2003, qui l’amène à s’interroger sur le rapport entre la guerre et les femmes. C’est ainsi qu’elle en est venue à travailler sur celles qu’on a appelées les « femmes de réconfort », ces femmes, parmi lesquelles beaucoup de coréennes, prostituées de force dans des bordels à l’usage des militaires japonais.

Le résultat de ses recherches est ce manhwa (bande dessinée coréenne) de plus de 250 pages, qui est apparemment suivi d’un deuxième tome qui n’a pas l’air d’avoir été publié en France ni de devoir être publié dans un futur proche. Ce premier volume m’a semblé un OVNI car je n’avais jamais eu une telle bande dessinée entre les mains.

Le manhwa est divisé en 3 parties, de longueurs inégales. La première, sorte de chapitre introductif, est centré sur une hollandaise. Elle permet d’aborder différents thèmes :
– comment les rescapées ont commencé à se faire entendre dans les années 90s et à réclamer que l’Etat japonais reconnaisse leur existence et sa responsabilité,
– la difficulté pour ces femmes de révéler le secret honteux qu’elles ont porté en elles pendant 50 ans, n’osant pas même en parler aux membres de leur famille,
– le fait que, non seulement des asiatiques ont été concernées, mais que des occidentales qui vivaient dans les colonies hollandaises conquises par les japonais, ont été déplacées des camps de prisonniers où elles étaient détenues pour être enfermées dans ces bordels à l’usage exclusif des militaires japonais.

La seconde partie, qui constitue l’essentiel de l’album, s’appuie sur l’ouvrage de Aso Tetsuo, un médecin militaire chargé d’examiner les jeunes filles et jeunes femmes qu’on envoyait dans ces bordels, Méthode de prévention active des maladies vénériennes. En utilisant ce médecin comme fil conducteur, l’auteur dresse une chronologie, montrant que la pratique ne date pas de la seconde guerre mondiale mais remonte aux débuts de l’expansionisme japonais. Elle montre comment l’organisation des « maisons de réconfort » a évolué et s’est structurée, et décrit les conditions inhumaines dans lesquelles ces jeunes filles étaient détenues et violées à longueur de journée. Elle développe également les différentes techniques de recrutement de l’armée : promesse fallacieuse d’un travail, menaces et enlèvements.

La troisième partie, aussi courte que la première, dresse le portrait d’une de ces femmes à travers un séjour qu’elle a effectué dans sa famille, au cours duquel l’auteur l’a accompagnée.

La transition entre les parties est constituée d’intermèdes assez étranges, dans lesquels des amies de l’auteur font des commentaires sur son manhwa et qui sont ponctués d’interventions d’un personnage représentant Yun Mi-Hyang, secrétaire générale du Conseil coréen pour les femmes enrôlées de force comme esclaves sexuelles au service de l’armée japonaise, qui précise des définitions et des faits historiques.

Dans chacune des trois parties, une couleur vient s’ajouter au noir et blanc dans les dessins. J’ai lu le manhwa tard le soir, à la lumière artificielle, et j’avais cru qu’il était en noir et blanc. Ca m’a fait tout drôle de découvrir, le lendemain, les couleurs à la lumière du jour. Du coup, je l’ai reparcouru complètement. La première partie est agrémentée de tons de vert/kaki qui m’ont évoqué les uniformes militaires. La seconde est dominée par des tons de rouge et de rose, dans lesquels je vois à la fois la couleur du sexe et de l’érotisme, et celle du feu et de la mort. Dans la dernière enfin, on trouve du jaune et de l’ocre. Je ne sais comment l’interpréter mais j’ai vu dans ces couleurs lumineuses de l’espoir.

Dans l’ensemble, la forme du manhwa m’a complètement déroutée. Les dessins sont très simples, très naïfs, peu de décors. Parfois des photos, reproduites telles quelles ou redessinées par l’auteur. Tout est très factuel : des cartes, des plans, des citations. Ca m’a fait penser à un cours d’histoire qui aurait été retranscrit sous forme de fiches pour que l’essentiel soit facilement assimilable et mémorisable. Ce qui ne veut pas dire que l’album soit indigeste, bien au contraire! Déjà, il est très aéré, et le ton, toujours très pudique, est souvent naïf, presque enfantin, et rempli de traits d’humour. Au début j’ai trouvé étonnant ce contraste entre le sujet et la façon dont il est abordé. Avec le recul, ça me semble une très bonne idée. D’une part, ça permet à l’auteur de garder une certaine distance, d’être factuelle et non accusatrice. D’autre part, je pense que la lecture m’aurait sans ça paru insoutenable.

Si elle s’intéresse bien évidemment à la condition des femmes, à travers le destin tragique de ces « femmes de réconfort », ce sont les guerres que Jung Kyung-a entend dénoncer, d’où l’apparition dans une case de G.W. Bush. Ainsi, elle condamne également les pressions qui étaient exercées sur les soldats pour qu’ils fréquentent les « maisons de réconfort ». Les officiers vérifiaient parfois que les soldats passaient bien à l’acte. Cela faisait partie de leur apprentissage et des valeurs qu’on voulait leur inculquer pour faire d’eux des guerriers. Elle évoque également le fait que à la fin de la guerre, des « maisons de réconfort » ont été créées à l’intention des soldats alliés, dans le but de préserver les japonaises.

J’ai appris énormément de choses en lisant ce bel album. S’il m’a déroutée au départ, je le trouve, avec le recul, très bien fait et je ne saurais trop vous le conseiller si le sujet vous intéresse et que vous en voulez une première approche.

Cette lecture constitue ma deuxième participation au défi Images du Japon de Kaeru.

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