Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for mars 2012

Comme je l’avais indiqué en conclusion de mon billet sur les Egarements du coeur et de l’esprit, la relecture de ce roman m’avait donné envie de me replonger dans un autre ouvrage de Crébillon fils, La nuit et le moment. C’est désormais chose faite! Ce devait être la quatrième fois que je le lisais… et pourtant, d’ordinaire, je relis peu! Et, à chaque lecture, j’ai l’impression d’y découvrir des choses que je n’avais pas vues auparavant et d’en avoir une autre vision. De mes précédentes lectures, j’avais surtout retenu l’humour du récit. Cette fois, ce sont ses aspects plus graves qui m’ont marquée, ce qui m’a étonnée.

L’intrigue de ce dialogue très court (à peine une centaine de pages) est très simple. Cidalise reçoit des amis dans sa maison de campagne. Parmi eux, Clitandre, qui se rend dans la chambre de son hôtesse un soir pour bavarder avec elle. Tous deux sont amis et ce n’est pas la première fois qu’il vient ainsi bavarder. Mais, cette fois, c’est autre chose qu’il a en tête. Aussi, après avoir fait renvoyer la femme de chambre de Cidalise, il entreprend d’obtenir peu à peu des faveurs de plus en plus importantes, afin de s’introduire dans le lit de Cidalise. La conversation se poursuit dans le même temps, tournant principalement autour des récits que fait Clitandre de ses bonnes fortunes passées, mais le talent de conteur de Clitandre se fait aussi instrument de séduction. L’ouvrage est dépourvu de suspense : la question n’est pas de savoir si Clitandre parviendra à ses fins mais comment il va y réussir.

Ce petit dialogue est délicieux à lire du fait de la beauté de la langue et de l’écriture, ainsi que de l’humour dont il est empreint. Les travaux d’approche cousus de fil blanc de Clitandre, en particulier,  m’amusent beaucoup. Mais comme dans Les égarements du coeur et de l’esprit, Crébillon fils fait aussi oeuvre de moraliste, en peignant ses contemporains. Cette fois encore, il met en scène des membres de la noblesse qui pratiquent le libertinage moins par goût que par désoeuvrement.

On est dans le monde, on s’y ennuie, on voit des femmes, qui, de leur côté, ne s’y amusent guère : on est jeune; la vanité se joint au désoeuvrement. Si avoir une femme, n’est pas toujours un plaisir, du moins c’est toujours une sorte d’occupation. L’amour, ou ce qu’on appelle ainsi, étant malheureusement pour les femmes, ce qui leur plaît le plus, nous ne les trouvons pas toujours insensibles à nos soins : d’ailleurs, les transports d’un amant, sont la preuve la plus réelle qu’elles aient de ce qu’elles valent. J’ai quelquefois été désoeuvré; j’ai trouvé des femmes qui n’étaient peut-être pas encore bien sûres du pouvoir de leurs charmes; et voilà ce qui fait que comme vous dites, j’en ai eu quelques-unes.

Clitandre est un libertin. Cidalise, plus jeune, n’a eu jusque-là que deux liaisons et a réussi à conserver une réputation de femme sérieuse. Elle doit nécessairement être mariée pour jouir d’une telle liberté mais il n’est fait aucunement allusion dans La nuit et le moment à un quelconque mari. C’est quelque chose qui m’intrigue! Bref, tous deux savent très bien à quel jeu ils sont en train de jouer, mais ils sont contraints d’en suivre les règles et de sauver les apparences, à cause de l’opinion publique.

CIDALISE – Pour votre sécheresse avec Célimène, je n’en ai pas été bien surprise; mais à l’égard d’Araminte que vous avez…
CLITANDRE – Moi! j’ai Araminte! voilà bien la plus abominable calomnie!
CIDALISE – Mon Dieu! ne vous fâchez pas tant contre moi! Est-ce ma faute, si le Public vous la donne?
CLITANDRE – Le Public! le Public, avec sa permission, ferait mieux de la garder, que de me la donner comme il fait. Il est encore plaisant le Public!

Tous deux savent que Cidalise va capituler, mais elle doit rendre les armes avec les honneurs. Sa seule excuse pour succomber, la seule raison qui puisse la préserver du mépris de Clitandre et de ceux qui auront vent de leur liaison, est d’avoir cédé à l’amour, un amour partagé.

CIDALISE – Si j’étais assez heureuse pour que vous fussiez mon premier engagement, et que vous connussiez mieux ma façon de penser, vous ne me verriez ni les mêmes scrupules, ni les mêmes craintes; mais je ne vous apporte pas un coeur neuf; et de quelque prix que le mien puisse vous paraître aujourd’hui, je tremble que vous ne l’estimiez pas toujours autant que vous ne paraissiez le faire, et que le peu qu’il vous a coûté, ne vous le rendre un jour bien méprisable.

Clitandre et Cidalise consacrent donc beaucoup de soins non seulement à protester de l’amour qu’ils éprouvent l’un pour l’autre, mais encore à reconstruire tout un historique à cet amour, afin de prouver qu’il est authentique et ne se réduit pas à un désir fugace.

Votre confiance en moi; les sacrifices que vous m’avez faits, sans que je vous les eusse demandés, ni que vous-même, peut-être, crussiez m’en faire; la sorte d’aigreur que, toute douce que vous êtes, vous preniez contre les femmes que je voyais un peu trop souvent, ou que je louais devant vous; la crainte que vous aviez que je ne vinsse pas ici, l’empressement avec lequel vous m’avez toujours cherché, la gaieté que je vous ai vue, l’humeur qui vous a saisie à l’arrivée de ces femmes, les regards inquiets et troublés qu’en les voyant, vous avez jetés sur moi; tout enfin, ne m’a-t-il pas instruit de votre tendresse?

Cet historique est-il réel ou créé de toutes pièces pour sauver les apparences? Eprouvent-ils l’un pour l’autre un amour sincère ou leur liaison prendra-t-elle fin au lever du jour? Le lecteur n’en saura rien. Mais les récits de Clitandre entretiennent Cidalise dans la même incertitude et jettent le trouble sur la sincérité de celui-ci. Les confidences qu’il lui fait confèrent-elles à Cidalise un statut à part ou la similitude des procédés est-elle le signe qu’elle n’est qu’une conquête parmi les autres, un simple nom qui viendra s’ajouter à une longue liste?

Peut-être cette incertitude est-elle due à une certaine malice de l’auteur, car il semble prendre plaisir à jouer avec ses lecteurs, s’adressant à eux directement ou indirectement, comme ici :

CIDALISE – Le beau scrupule! Vous l’avez eue, je le sais; que vous reste-t-il à m’apprendre que des détails?
CLITANDRE – Cela est vrai; et c’est à cause de cela précisément que je ne conçois pas votre curiosité. Ces sortes d’aventures sont si peu variées, que qui en sait une, en sait mille. Au reste, puisque vous le voulez, je ne vous cacherai rien.

Et pourtant cette curiosité est partagée par le lecteur car le dialogue entier n’est qu’une compilation de tels détails! Par ailleurs, les moments les plus croustillants sont coupés ou traités par des ellipses. Crébillon fils le justifie en prétextant que les dialogues, si peu originaux en ces moments-là, ennuieraient le lecteur, que l’auteur estime parfaitement en mesure de compléter par lui-même. Le lecteur aussi est censé connaître les règles du jeu!

Je reviendrai ultérieurement à Crébillon fils, qui est, vous l’aurez compris, un auteur que j’apprécie beaucoup. Mais, pour ne pas vous lasser, je choisirai pour ma prochaine lecture de roman libertin un autre auteur.

 

Read Full Post »

J’avais eu l’occasion, il y a quelques mois, de vous faire part de mon enthousiasme à propos du recueil de nouvelles Pertes de maîtrise. J’ai donc accepté avec empressement quand son auteur, Josselin Manoury, m’a proposé de recevoir ce deuxième recueil.

Celui-ci se compose de sept nouvelles d’une vingtaine de pages chacune, trois d’entre elles constituant les différents chapitres d’une même histoire. Toutes abordent le même thème : une rencontre entre un homme et une femme. Il ne s’agit pas ici de rencontres purement charnelles sans lendemain, mais de tendresse et de sensibilité. Chacune constitue le point de départ d’une histoire d’amour ou donne une nouvelle impulsion aux personnages. Une autre thématique commune aux nouvelles est celle de la brocante, activité exercée par les personnages masculins de plusieurs des nouvelles.

Ce registre sensible convient très bien à l’auteur qui le manie à merveille. Au risque de me répéter, j’apprécie beaucoup son écriture précise et élégante et la finesse avec laquelle il analyse les hommes et les choses. Les rencontres qu’il met en scène sont à la fois banales et improbables, mais il a l’art de les rendre intéressantes et de les traiter de façon originale. J’aime également l »humour dont ses récits sont empreints, ainsi que sa capacité à créer des univers chaque fois différents qui lui fournissent matière à instruire son lecteur, chose appréciable mais assez rare dans le domaine de la littérature érotique!

Cette richesse du récit m’a néanmoins semblé nuire quelque peu à l’érotisme de la première nouvelle, Douanière zen. Un brocanteur s’y fait arrêter à la frontière suisse par des douaniers, qui le soupçonnent de vouloir frauder avec le matériel qui lui sert à pratiquer le tir à l’arc japonais. Pour prouver qu’il s’agit de possessions personnelles et non de marchandises destinées à la vente, il se voit contraint de faire une démonstration de son art à une jeune douanière. J’ai été très intéressée par ce que j’ai appris de cette discipline dont j’ignorais tout et ai apprécié la beauté du récit, mais j’ai eu le sentiment de rester en dehors, un peu comme lorsqu’on admire une belle maison décorée avec goût mais qu’on ne pourrait pas s’y mettre à l’aise.

Je n’ai heureusement pas eu la même sensation en lisant Cynorhodon, nouvelle dans laquelle on apprend tous les usages, pour certains assez inattendus, que l’on peut faire de ce fruit. Ce texte, qui m’a plu par sa simplicité et sa fraîcheur, devient rapidement assez torride. Le seul petit bémol serait la chute, qui m’a laissée perplexe.

J’ai, en revanche, aimé sans aucune réserve Trieur de souvenirs. Cette fois encore, le personnage masculin est un brocanteur, mais d’un genre un peu particulier, car son travail consiste à trier les effets personnels d’un défunt, à en dégager la personnalité du mort et à déterminer les informations et objets à restituer aux vivants. Dans le récit, une veuve le charge de trier les affaires de son mari. Le concept de trieur de souvenirs (je doute que le métier existe réellement) m’a, dans un premier temps, paru très séduisant. Puis j’ai commencé à y voir des inconvénients, me poser des questions, et, au final, le thème m’a poursuivi longtemps après que j’ai refermé le livre et ne m’a même pas tout à fait quittée. Et ça, ça m’a bien plu! Et cette fois, mes réflexions n’ont pas nui à la sensualité du texte, que j’ai trouvé sobre mais efficace sur cet aspect. De ce fait, c’est ma nouvelle préférée du recueil avec Faites les mots, pas l’amer.

Dans ette dernière, un homme part dans un hôtel au soleil pour travailler tranquillement (Admettons… Moi aussi, j’aimerais bien en faire autant!). Il y tombe sous le charme d’une femme qui n’a pas l’air très heureuse en couple et qui lui demande de lui « faire les mots ». Cette histoire très simple et ordinaire m’a touché de par la sensibilité et les émotions qui s’en dégagent, et en raison de la place accordée aux mots et de l’usage qui est fait d’eux.

Dans Sexe, chocolat et autres mésusages, enfin, une rencontre fortuite dans un bar bouleverse la vie d’un homme. Cette longue histoire se découpe en trois parties, dont j’ai moins aimé la deuxième, moins en raison de son manque d’originalité, car j’ai néanmoins bien aimé que l’auteur mette en scène une rencontre sexuelle qui vire à l’échec, que parce qu’elle ne correspondait pas à ce que j’avais envie de lire comme suite. La nouvelle est un peu déroutante, du fait du personnage féminin, dont j’ai bien aimé la personnalité et surtout sa capacité à faire « d’un rien […] un grand soir ». Celle-ci est partagée entre son envie de vivre une histoire qui durerait toute la vie et la peur de voir mourir le désir de l’autre. Elle se donne donc totalement en toute simplicité puis se fait insaisissable l’instant d’après. J’ai donc été étonnée et amusée de faire des liens entre ce récit et L’intelligence érotique, dont j’ai trouvé ici l’illustration de certains thèmes de réflexion. Sexe, chocolat et autres mésusages est à la fois très tendre et plein d’émotions et très charnel, il mêle simplicité et naturel et originalité et raffinement, offrant une parfaite illustration de ce qu’est la sensualité dans une mise en scène faisant appel à chacun des sens.

Il est un dernier point, que j’aimerais souligner. Je ronchonne régulièrement contre les fautes qu’on retrouve de plus en plus fréquemment dans les livres, et contre la négligence des maisons d’édition sur ce sujet. Je l’ai encore fait ce week-end à propos d’une  bande dessinée qui dépassait tout ce que j’avais pu voir jusque-là en matière de manque de professionnalisme. Or je n’ai rien relevé de tel dans ce recueil, alors que, d’après ce que j’ai cru comprendre, The Book edition se contente d’imprimer les textes qu’on lui confie sans effectuer de travail d’édition dessus. C’est un détail, certes, mais auquel je suis sensible!

Les ouvrages de Josselin Manoury sont disponible en fomat électronique ou papier ici.

Read Full Post »

Après Quand Cupidon s’emmêle, j’ai poursuivi ma découverte de la série en trois volumes Les 5 sens d’Eros par la lecture de l’album du même nom.

Le volume s’ouvre sur cinq courtes nouvelles illustrant chacune un des sens. La couverture de l’album est composée d’éléments de chacune de ces cinq histoires. L’odorat a pour héros un homme qui aime l’odeur des femmes, La vue met en scène un voyeur, Le toucher et Le goût évoquent l’enfance : dans la première, une jeune femme étend le goût qu’elle a pour ses jouets en peluche aux toisons humaines et, dans la seconde, une autre jeune femme ne se sépare jamais de sa tétine. L’ouie, enfin, est centrée sur la musique.

L’album est complété par quatre histoires indépendantes :

Eros, Thanatos et les autres : Eros est mort et Thanatos règne sur le monde, en proie à la violence et au chaos. Gaïa, Aphrodite, Déméter, Athéna, Hébé et Hermaphrodite décident de ressusciter Eros et se mettent en quête des sept éléments indispensables à cette résurrection… avec plus ou moins de bonheur.

La cure de miel : Une femme déprime parce qu’elle se trouve trop grosse. Un ami conseille à son mari de lui faire essayer une cure de miel. La cure s’avère très originale et très efficace, mais pas forcément de la façon attendue.

Le virage : Une jeune femme a décidé de quitter sa ville natale pour démarrer une nouvelle vie ailleurs. Elle monte dans un car et trouve une place libre à côté d’un jeune homme. Alors que tout les passagers dorment, un virage brutal va rapprocher la jeune femme de son voisin de façon inattendue.

Jour de chance : Un homme rêve qu’il est dans un sérail, en possession de sept énormes diamants et de sept superbes femmes aux petits soins pour lui. A son réveil, il est persuadé que c’est son jour de chance et décide de tenter le tout pour le tout.

Neuf histoires en à peine plus de 60 pages, c’est très court et ça ne laisse pas beaucoup le temps de développer. Néanmoins, comme dans Quand Cupidon s’emmêle, j’ai apprécié le soin apporté aux histoires. Si elles ne sont pas hautement intellectuelles, elles sont néanmoins pourvues d’une certaine originalité (j’ai notamment été amusée par Le goût et tous les usages que l’héroine y fait de sa têtine) et la chute est souvent amusante ou surprenante. Le ton est également varié. Si, dans Quand Cupidon s’emmêle, toutes les histoires étaient humoristiques, certaines, ici, sont plus sombres. Eros, Thanatos et les autres a pour cadre un monde violent et La vue et, surtout, L’ouie, ont des fins assez tristes.

Néanmoins, l’impression que je garde de l’ensemble est, cette fois encore, assez souriante. L’humour est malgré tout encore très présent dans cet album et, comme je l’avais dit dans mon précédent billet, les dessins, aux traits et aux couleurs très doux, et qui ont quelque chose d’assez naïf, font passer comme une lettre à la poste les images un peu dures que l’auteur peut glisser ça et là au fil des pages.

Pour moi qui suis trop souvent déçue par les BDs que je lis, Manunta constitue donc décidément une découverte sympathique.

Les cinq sens d’Eros
Giuseppe Manunta
Editions Tabou

Read Full Post »

Little butterfly

Il faut bien avouer que la production de yaoi, ou tout du moins ce qui est publié en France, brille rarement par son intérêt et son originalité. Parmi ces mangas trop souvent décevants pour la lectrice grincheuse que je suis, ceux de Hinago Takanaga, frais et naïfs sans être niais, sortent, à mon sens, clairement du lot. Si je n’ai pas tellement accroché à Rien n’est impossible, trop mièvre à mon goût, je suis en revanche Silent love et, surtout, The tyrant who fall in love avec plaisir. J’ai également bien aimé Little butterfly, dont le troisième et dernier tome est sorti le mois dernier.

Bien que figure sur chacun des volumes la mention « Pour public averti », c’est un manga très soft. Cela correspond à une volonté de l’auteur, du fait du jeune âge des deux héros : ce sont deux adolescents en dernière année de collège. Ce qui m’a paru original dans le manga et que j’ai trouvé intéressant, c’est sa tonalité sombre. En effet, si le blondinet des couvertures, Kojima, est un garçon extraverti, bien dans ses baskets, bien intégré dans sa classe et choyé par ses parents, l’autre, Nakahara, mène une existence beaucoup plus difficile. De son père, qui a fait un mariage d’argent et qui voit sa femme et son fils comme des fardeaux, comme de sa mère, déçue dans les grandes ambitions qu’elle avait pour son fils, adepte d’une secte et qui a des troubles mentaux, il ne reçoit que de l’indifférence et des reproches, voire même des coups.

Kojima, intrigué par ce garçon silencieux qui ne se lie avec personne, profite d’un voyage scolaire pour entrer en contact avec Nakahara. Au début, il est pour lui une source de problèmes, puisqu’il fiche en l’air le plan soigneusement élaboré par Nakahara pour fuguer et laisser derrière lui le Japon et sa famille. Mais, très vite, les deux garçons deviennent amis, avant de découvrir qu’ils éprouvent l’un pour l’autre de tendres sentiments. La série couvre leur dernière année de collège. Tandis que Nakahara va pousser Kojima à se dépasser sur le plan scolaire, le soutien de ce dernier va encourager son ami à s’affranchir de ses parents et de l’étau de culpabilité dans lequel il étouffe, et à s’autoriser à faire des projets d’avenir. Bref, tous deux vont apprendre et grandir.

En parallèle à cette maturation intellectuelle se produit en eux un éveil des sens et une prise de conscience de leurs désirs. Le manga est néanmoins beaucoup plus tendre qu’érotique et seul le dernier volume contient des scènes un peu chaudes. Par ailleurs, l’un des points forts d’Hinako Takanaga est qu’elle arrive, du moins à mon goût, à être plus sensuelle que d’autres mangakas qui montrent beaucoup plus de choses, en jouant sur la suggestion et sur la tension érotique entre les partenaires et non sur des pratiques spectaculaires. Pour ces raisons, je ne me suis sentie à aucun moment mal à l’aise du fait du jeune âge des personnages, chose sur laquelle j’aurais pourtant pu buter. La sexualité s’introduit dans leur relation de façon naturelle et avec beaucoup de délicatesse. C’est mignon, pas malsain.

Même si ça reste un yaoi qui obéit bien aux canons du genre, l’aspect sensuel n’est malgré tout que relativement secondaire dans cette série qui, si elle n’est pas impérissable, offre suffisamment d’intérêt, du fait de l’histoire de Nakahara, pour occasionner une lecture de détente agréable.

Little butterfly
Hinako Takanaga
Taifu Comics
3 volumes (série finie)

Read Full Post »

Dans son Petit traité de l’érotisme, Michel Dorais faisait le constat que l’amour n’est pas facilement compatible avec le désir, car il repose sur la sécurité et l’intimité alors que le désir est alimenté par l’incertitude et le mystère. Esther Perel part du même constat, tout en faisant remarquer que cette sécurité est trompeuse : même si nous pensons tout connaître de notre conjoint, il peut cependant nous surprendre et rien ne garantit qu’il ne mettra jamais fin à la relation. L’objet de son livre est de donner des pistes pour tenter de remédier à cette création d’un terrain défavorable à la persistance du désir.

« Lorsque nous aimons, nous nous réjouissons à l’idée de tout savoir de l’autre. Or le désir a besoin de mystère. Alors que l’intimité croît avec la répétition et l’habitude, l’érotisme s’engourdit à leur contact. Il s’épanouit dans le mystérieux, le nouveau, l’inattendu. L’amour parle de posséder, le désir de vouloir. Expression d’une envie, le désir a besoin d’insaisissable. Ce qu’il a été nous intéresse moins que la façon dont il va encore pouvoir s’exprimer. Mais les couples, en s’installant dans le confort de l’amour, cessent trop souvent d’attiser la flamme du désir. Ils oublient que le feu a besoin d’air. »

 L’auteur, quoique belge, réside aux Etats-Unis où elle exerce en tant que thérapeute conjugale. Son livre est largement illustré d’exemples inspirés de ses patients et il m’a rappelé, en cela, celui de Catherine Blanc que j’ai lu il y a quelques mois, La vie sexuelle des femmes n’est pas celle des magazines. Si les deux sont intéressants, L’intelligence érotique me correspond néanmoins beaucoup plus. C’est dû à la fois au ton : j’avais trouvé Catherine Blanc un peu trop conservatrice, Esther Perel me semble plus ouverte d’esprit, et à la façon dont les problématiques sont abordées. J’avais déploré que Catherine Blanc ait une approche que j’avais qualifiée, de façon sans doute peu appropriée, de freudienne, car elle se focalisait trop à mon goût sur l’enfance et les rapports familiaux. Ceux-ci jouent nécessairement un rôle déterminant dont la façon dont nous nous construisons mais il me semblait réducteur d’analyser la sexualité d’une personne en se basant autant sur cet éclairage. Esther Perel évoque ce thème et lui consacre un chapitre, mais elle s’intéresse également beaucoup au couple, à son histoire et au jeu des relations entre les personnes qui le composent. C’est une approche qui me satisfait beaucoup plus. Autant je me suis senti étrangère aux propos de Catherine Blanc, autant j’ai retrouvé dans le livre d’Esther Perel des choses que j’avais pu expérimenter au cours de ma vie de couple, des questions que je m’étais posées ou sur lesquelles j’avais réfléchi.

Il ne faut pas s’attendre à trouver dans ce livre des solutions miracles, et c’est, à mes yeux, une qualité. Les solutions miracles, en effet, n’existent pas. Esther Perel nous invite à réfléchir sur nous-mêmes, à prendre du recul et à chercher à mieux nous connaître, afin de trouver en nous les pistes qui nous correspondent. Elle propose pour cela des axes de réflexion, incitant par la même occasion son lecteur à prendre conscience des idées reçues qui nous influencent (si elle s’adresse à un public américain, évoque largement la culture américaine et dresse par endroits un portrait idyllique et fantasmé des moeurs françaises, bien des aspects qu’elle évoque peuvent cependant tout aussi bien s’adresser à nous), à prendre du recul par rapport à elles et à réfléchir de façon objective.

Même si nous vivons une époque libérée sexuellement, où le sexe est étalé à loisir dans les médias, nous conservons cependant une part de malaise face à ce qui touche à la sexualité et le respect que nous pouvons éprouver à l’égard de notre conjoint ou la crainte de lui montrer une image de nous trop débridée peuvent constituer un frein à la sexualité.

 Les enfants représentent également souvent un bouleversement qui peut avoir des conséquences négatives sur la sexualité du couple. Ils renforcent en effet la nécessité de la sécurité et ne laissent pas de place à l’improvisation. Mais pas seulement :

« Au fil des années, j’ai remarqué que la place centrale accordée aux enfants n’était pas une simple question de mode de vie, mais parfois de configuration émotionnelle. Les enfants sont une vraie source d’enrichissement pour les adultes. Leur amour inconditionnel, leur dévouement total, insufflent du sens à nos existences. Le problème surgit lorsque nous faisons appel à eux pour obtenir ce que nous ne trouvons plus chez l’autre : l’impression que nous sommes spéciaux, que nous comptons, que nous ne sommes pas seuls. Transférer ces besoins affectifs d’adulte sur nos enfants représente pour ces derniers un fardeau trop lourd à porter. Pour se sentir en sécurité, ils ont besoin de savoir qu’il existe des limites à leur puissance et à ce qu’on leur demande de façon furtive. Ils ont besoin de nous voir vivre nos propres relations amoureuses, quelles que soient leur formes. Si nous sommes satisfaits sur le plan affectif et sexuel (disons, de façon raisonnable), nous permettons à nos enfants de développer leur propre indépendance, en toute liberté et en toute confiance. »

Par ailleurs, la mère se sent parfois le devoir de se sacrifier pour ses enfants et se consacre à faire des choses utiles, ne s’autorisant plus à penser à elle-même. De plus l’image que la femme a d’elle-même et le regard que son conjoint porte sur elle peuvent évoluer lorsqu’elle devient mère.

« La libération des femmes, qui a permis à leur sexualité de s’affirmer, doit encore franchir le seuil de la maternité, qui n’a rien perdu de son aura de moralité voire de sainteté. La désexualisation de la mère est un point d’appui des sociétés patriarcales traditionnelles, ce qui rend l’invisibilité sexuelle des mères occidentales mordernes particulièrement grave. Est-ce notre héritage puritain qui a privé la maternité de ses aspects sexuels? Sommes-nous convaincus que le désir sexuel est en conflit avec le devoir maternel? »

De nombreux couples sont confrontés à un moment ou à un autre à l’infidélité, les liaisons extra-conjugales étant propices à réveiller le désir émoussé par la vie en couple.

« Avoir une liaison implique un risque, un danger, une perturbation. Ce sont là des éléments qui alimentent l’excitation. dans l’univers retranché de l’amour adultère, on est à l’écart du reste du monde, et le lien se trouve renforcé par le secret qui l’entoure. Puisqu’elle n’est jamais exposée au grand jour, la magie de l’autre est préservée. Savoir si nos amis aiment ou non notre amant ou notre maîtresse ne nous inquiète pas, puisque personne ne les connaît. Les liaisons s’épanouissent aux marges de nos vies, merveilleusement loin des rendez-vous chez le dentiste, des impôts et des factures à payer. »

On peut contrôler les actes du conjoint, mais on n’a pas de prise sur ses sentiments, désirs, attirances. Plutôt que de chercher à priver le conjoint de sa liberté, Esther Perel nous invite à en prendre conscience et à l’accepter : respecter cette liberté, dans les limites qui conviennent à chaque couple de la simple acceptation que le conjoint puisse parfois être attiré par d’autres jusqu’au couple ouvert, la palette des possibles est très vaste), peut contribuer à rendre la relation plus forte.

L’auteur s’attarde également longuement sur les fantasmes. Nous avons souvent du mal à les accepter, parce qu’ils ne collent pas avec l’image que nous avons de nous-mêmes et de notre personnalité :

« Ce qui nous excite est bien souvent contraire à l’image que nous préférons donner de nous-mêmes, ou à nos convictions morales et idéologiques. »

Ils font néanmoins partie de nous-mêmes et consituent une facette de notre personnalité. Il est intéressant de les analyser pour mieux nous comprendre et savoir ce que nous recherchons et attendons de nos partenaires.

Dans le domaine des fantasmes, comme dans tous les autres, si Esther Perel invite beaucoup à l’introspection, elle ne juge cependant pas nécessaire et bénéfique de tout partager avec le conjoint : il est important de garder son jardin secret, et de se préserver un espace de liberté.

Je me suis contentée d’esquisser en quelques (!) lignes les prémices des principaux thèmes développés dans l’ouvrage. Je n’ai pas été d’accord avec tout ce qu’elle dit, forcément, mais j’ai trouvé dans l’ensemble ses propos pertinents et constructifs. Qui se lancerait dans la lecture du livre dans l’espoir d’y trouver des solutions toutes faites serait déçu et aurait l’impression qu’il n’apporte rien. Mais je l’ai trouvé au contraire très intéressant parce qu’il nous invite à considérer des évidences avec un oeil nouveau, à porter sur nous-mêmes un regard plus approfondi et plus objectif. Les solutions à nos problèmes sont propres à nous-mêmes et sont en nous, Esther Perel nous indique des pistes pour les chercher, en nous incitant à réfléchir et à nous questionner. Peut-être est-ce de là que vient le choix du titre?

L’intelligence érotique
Esther Perel
Editions Robert Laffont
Collection Réponses

Read Full Post »